Dans le dernier blog consacré à la productivité, j’avais annoncé que j’allais approfondir également une notion connexe, plus populaire et adoubée par les médias: la compétitivité. Mot valise qui mérite une défintion précise pour être utile. Dans ce contexte je piocherai dans l’énorme travail fourni par vingt années d’analyse et de publications de l‘Observatoire de la Compétitivité, hébergé au Ministère de l’économie et créé par la Tripartite de 2004.
Compétitivité, le nom poétique pour productivité (Krugman)
Dans son article dans Foreign Policy, intitulé « Competitiveness, a dangerous obsession », Paul Krugman, Prix Nobel, écrivait « One can, of course, take the position that words mean what we want them to mean, that all are free, if they wish, to use the term « competitiveness » as a poetic way of saying productivity, without actually implying that international competition has anything to do with ». C’est tout à fait dans ce sens que l’Observatoire de la compétitivité a toujours utilisé le concept médiatique qui évoque la course, la rivalité voire la bataille des pays et des entreprises les uns contre les autres. Dans cet univers, il n’y aurait pas de jeu coopératif: ce que les uns perdent les autres le gagnent. L’économie mondiale serait un jeu à somme nulle .
C’est une approche mercantiliste. Aux antipodes de ce qu’enseigne la science économique: l’avantage comparatif permet à chaque pays de se spécialiser dans les produits dans lesquels il excelle et de commercer avec d’autres pays, au bénéfice de tous.
La définition de la compétivité se trouve dans le rapport du professeur Fontagné (« Une paille dans l’acier »), rédigé à la demande de la Tripartite de 2004 : « la capacité (d’une nation) à améliorer durablement le niveau de vie de ses
habitants et à leur procurer un haut niveau d’emploi et de cohésion sociale tout en
préservant l’environnement ».
La productivité est logée au coeur du niveau de vie, de la prospétrité. Car le niveau de vie (Pib par tête) c’est la productivité du travail x taux d’activité. C’est la richesse produite, qui doit être équitablement répartie tout en préservamt les ressources environnemetales. C’est une définition assez solide qui permet ensuite de nombreux développements.
A l’époque, j’avais eu le privilège de seconder le professeur Lionel Fontagné, qui a mené de multiples réunions avec les syndicats et les fédérations partronales en vue de construire un système d’indicateurs consensuel compatible avec la définition générale retenue par les partenaires sociaux et le gouvernement. Cette défintion avait également été adoubée par le Conseil économique et Social (CES). Malheureusement, tout cela a été oublié entre temps. Heureusement, le site du ministère de l’économie garde une trace des travaux d’antan. Cela permet de s’adonner à un peu d’archéologie sur le thème de la compétitivité.
Depuis l’Observatoire a produit une vingtaine de rapports reprenant le système d’indicateur national, développé et perfectionné avec les représentants des partenaires sociaux, mais aussi les benchmarks les plus connus comme les classements WEF et IMD, sans oublier les indicateurs imposés par l’UE dans le cadre de la « Stratégie de Lisbonne ». En effet, en 2000 le Conseil européen de Lisbonne s’était fixé comme objectif de « faire de l’Union européenne l’économie de la connaissance la plus compétitive et la plus dynamique du monde à l’horizon 2010 ». Ce programme, inachevé, a été suivi par le projet Europe 2020 plus sobre mais bâti sur le même schéma : fixer des objectifs par pays et monitorer les progrès par une batterie d’indicateurs. Le projet Europe 2020 s’est achevé dans l’indifférence la plus totale, sans évaluation. Les objectifs quantitatifs en termes de réduction de risque de pauvreté ou de dépenses de recherche par exemple n’ont pas été atteints. A ce système sont venus se greffer les objectifs onusiens de la soutenabilité, les SDGs, mais à titre illustratif, sans ambition et sans but.
L’Observatoire de la Compétitivité s’est efforcé de faire une synthèse intelligible et cohérente de la foison de statistiques récoltées, censées éclairer la trajectoire des sociétés et jauger de l’écart accusé face aux objectifs. Mais l’opinion publique et les décideurs ont vite oublié les objectifs de long terme et se sont laissés décourager par la complexité apparente de la foultitude d’indicateurs épars. Les problèmes méthodologiques et statistiques ont entamé la confiance dans le système d’indicateurs, même si les soucis statistiques sont inévitables et finalement de portée limitée.
L’Observatoire a régulièrement organisé des séminaires et conférences afin de faire « vivre » les analyses et la confrontation avec la réalité.Le dernier sur la compétitivié eut lieu le 21 novembre 2021 après les traumatismes de la crise du COVID. On s’interrogeait sur le monde d’après, la vulnérablité des sociétés, la résilience, l’élargissement aux indicateurs la décarbonation, de bien-être subjectif…Avec la « polycrise » qui a suivi la sortie des turbulences occaisionnées par la pandémie: attaque russe de l’Ukraine et explosion des prix de l’énergie et des matières premières, incertitue et imprévisibilité étaient à leur comble. On résume cette situation parfois par VUCA (volatility, uncertainty, complexity, ambiguity). Foin des indicateurs équilibrés pour un monde meilleur!
Les partenaires sociaux se sont finalemement progressivement détournés du système d’indicateurs originellement mis au point, de commun accord, invoquant de nombreuses raisons techiques ou doctrinales. Il est clair que la référence à un système d’indicateurs centralisé ne permettait pas de cautionner des points de vue partisans, dans la bataille autour de sujets controversés. Les partenaires sociaux ont préféré mettre au point leur propre grille indicateurs ad hoc.
Heureusement, il nous reste le Conseil économique et social et le Conseil National de la productivité qui permettent de travailler sur la capacité de notre économie à assurer un niveau de vie élevé durable à la population. Bref, il faut revenir à une vue étendue de la productivité-compétitivité.
Le Le 6 février 2026, le CNP a remis son rapport au Ministre de l’Economie, Lex Delles, intitulé :« La productivité au coeur de la compétitivité et de la prospérité ». C’est le sixième rapport émis par un le « Conseil national de la productivité » (CNP), un organisme, créé en 2019 par une texte européen, installé au Ministère de l’Economie. Il bénéficie de l’appui d’économistes chevronnés de la direction de la compétitivité. Le Conseil lui meme est formé de dix experts issus du monde académique et de la recherche, de l’entreprise. Il compte aussi deux membres des chambres professionnelles.
Le titre n’est pas anodin. Comme le disait Paul Krugman, prix Nobel d’économie, la « compétivité est le nom poétique de la productivité ». C’est en effet cette dernière qui est le moteur du niveau de vie de la population et la clé du succès économique d’un pays dans la comparaison internationale. Le rapport Draghi – dont le premier chapitre est consacré à une comparaison de la productivité du travail avec les Etats- Unis – nous a rappelé, s’il en était beosoin, que l’Europe semble avoir décroché gravement (constat qu’il faut cependant nuancer, j’y reviendrai).
La question qui m’a été souvent posée, en tant que président du Conseil : qu’est- ce que la productivité et pourquoi faut-il s’inquiéter de sa stagnation?
Je vais essayer d’y répondre ici simplement en me basant sur quelques minutes que m’a accordé les journalistes du 100.7 et de RTL.
La productivité est la valeur que créent les 512 000 personnes travaillant au Luxembourg – qu’elles soient frontalières ou résidentes, fonctionnaires ou indépendants. Cette valeur est mesurée par la « valeur ajoutée » ou le PIB , qui était de l’odre de 90 milliards d’euros l’année passée. La productivité alors le ration entre les deux, soit environ 175 000 euros! C’est un chiffre clé parce que la valeur des biens et services, que les entreprises vendent surtout à l’étranger, a comme contrepartie les revenus distribués : bénéfices, salaires, impôts. On comprend facilement que plus la productivité sera élevée et plus nous aurons un niveau de vie élevé! Une baisse de la productivité est inquiétante, car elle annonce une baisse du niveau de vie et le risque de se faire dépasser par d’autres pays ou régions.
La notion de productivité n’est pas facile à faire passer pour autant, même si elle est fondamentale. J’ai avoué dans une interview avec Marc Fassone du Paperjam qu’elle était « invendable » et que, tout compte fait, il était plus facile de parler de « compétitivité », même si cette notion, plus répandue, reste floue tant qu’on ne lui donne pas une définition précise.
IA : la promesse d’un saut de productivité?
Le CNP, à la demande du ministre de l’Économie, des PME et du Tourisme, a réfléchi, à une série de mesures plus concrètes. J’en retiendrai deux parmi la douzaine.
L’intelligence artificielle (IA), dont les études prédisent des effets significatifs sur la productivité. Les grands modèles de langage (LLM) mettent l’IA à la portée de toutes les mains et de toutes les bourses. Selon la dernière enquête TIC du STATEC, 35% des entreprises résidentes utilisent une forme de « sciences des données » (le Luxembourg est le cinquième plus gros utilisateur dans l’UE).
Des chercheurs du FMI, dans une simulation basée sur un modèle de Daron Acemoglou, Prix Nobel d’économie, prévoient un bond de productivité au Luxembourg en réponse à une diffusion de l’IA. “… in our preferred scenario, the gains in Luxembourg could be 2 percent cumulatively, almost twice the European average, and more than 4 times larger than those in Romania. This is due to the composition of the Luxembourgish economy, with more value added in sectors like financial services with higher AI exposure, and due to Luxembourg’s higher wages, which give employers there a greater incentive to adopt AI. In addition, productivity gains in Luxembourg could be more than twice as high if AI turns out to be more capable than in the ‘preferred’ scenario, pointing to larger upside risks as well”.
La loi d’Amara, qur décrit une forme de biais cognitif, nous fait exagérer les effets à court terme des nouvelles technologies et sous-estimer l’impact à long terme. Il faut donc avoir une vue patiente à long terme. La stratégie promouvant l’IA, adoptée par le gouvernement, si elle était pleinement mise en œuvre pourrait avoir des effets significatifs et accélérer la tendance à l’adoption de l’IA. Les entreprises devront de toute manière s’adapter si elles veulement rester dans la course.
Selon une étude récente du STATEC, l’intelligence artificielle va impacter 90% des emplois au Luxembourg, la plupart du temps en les rendant plus efficaces, mais elle est aussi susceptible de dégager 14% de la main d’œuvre actuelle, soit quelque 70 000 emplois. On comprend que les syndicats se soient émus de cet effarant constat et aient obtenu du Premier Ministre la mise en place d’un comité d’accompagnement IA.
L’effet caché sur l’emploi
Les auteurs de ces études sur les effets de l’IA évitent généralement de thématiser les ineffables réductions d’ effectifs et le chômage qui peut s’en suivre. On se contente de l’idée rassurante que les travailleurs licenciés trouveront à s’employer ailleurs dans les branches préservées ou protégées de l’IA ou grâce au mécanisme de « destruction créatrice ». Historiquement, cela a souvent fonctionné (cas de la diligence contre le train à vapeur), même si le temps d’adaptation peut être lent et que les personnes piégées dans une voie sans issue, peuvent déprimer.
Ce débat sur l’impact social des nouvelles technolgies avait déjà été mené dans le cadre de la stratégie de la Troisième Révolution Industrielle. En 2016, le gouvernement avait demandé à Jeremy Rifkin économiste futurologue d’imaginer un plan pour une transition numérique et verte en se basant sur les prouesses annoncées d’ Internet. Un goupe de travail s’était également attelé aux défis de « la fin du travail ». Il est temps de dépoussiérer les vieux rapports.
Islam Nizamul du LISER, fort d’une simulation microéconomique de l’efficacité d’un nouveau barême simplifié de transferts nets d’impôt (de forme polynomiale de degré 4) montre que les régimes d’impôt négatif et de revenu univerel seraient les plus à même d’augmenter le bien-être des citoyens en France, en Allemagne et en Italie, suite à un choc sur la structure de l’emploi. Le résultat de l’étude montre que le revenu universel serait sans effet pour le Luxembourg!
Les simulations de Nizamul (et de son co-auteur Colombino) contiennent également deux scénarios dans lesquels la technologie impacte la part relative des emplois qualifiés et moins qualifiés. Les simulations ont été réalisées sur les enquêtes EUSILC de 2015, concernant les couples et des singels résidents, âgés de 18-55 ans. Travail techniquement remarquable, mais qui ne doit pas cacher la fragilité des exercices de micro-simulation. Les médias n’ont pas fait dans la dentelle, ils en ont tiré des conclusions hâtives, dithyrambiques, pour le très populaire revenu universel, solution miracle qui séduit par sa simplicité.
Les investissements immatériels : un levier méconnu
Le deuxième levier est l’investissement. Le CNP avait déjà pointé le retard d’investissement comme explication de la perte de productivité par rapport aux autres pays. Les investissements immatériels (software et bases de données, R&D, propriété intellectuelle, design, marques, capital organisationnel et formation) sont relativement faibles au Luxembourg, alors que le récent Rapport du CNP montre qu’ils ont un effet favorable significatif sur la productivité (totale des facteurs). Une croissance de 1% de l’investissement immatériel augmente la productivité de 0,05%, surtout dû à la marque, la formation et au capital organisationnel. Voilà donc un levier intéressant à considérer. La question épineuse: comment inciter les entreprises à investir plus? Quelle est l’efficacité des mesures d’aide, substanielles et sophistiquées, qu’offre l’Etat? Il n’y a pas d’évaluation rigoureuse comparant les entreprises qui ont bénéficé et celle qui n’en n’ont pas bénéficié (méthode: »différence en différence »).
La structure économique: le poids des services
Et si le problème de la productivité n’existait que parce que le Luxembourg arbore une spécialisation singulière: son portefeuille d’activité étant dominé par le secteur financier? Une simulation exposée dans le dernier Rapport du CNP permet de saisir l’impact de la composition des branches produisant la richesse du pays. En effet, on sait que la place financière a un poids très important, mais l’évolution de la productivité est nulle voire négative. Si la composition des branches, dans chacune des économies membre de l’UE convergeait vers une structure moyenne, et que chaque pays conservait son efficacité propre en termes de production par employé, le Luxembourg serait certes moins riche (20% de valeur ajoutée en moins) mais la croissance de la productivité serait plus dynamique. Le Luxembourg confronté à un dilemme: une productivité plus dynamique, mais une plus grande sobriété du niveau de vie des citoyens. Mieux vaut, me semble-t-il donner du peps à la productivité plutôt que de réduire la voilure de la place financière ou celle des technologie de l’information et de la communication.
Dans la deuxième partie de ce blog, je développerai le lien entre profitabilité et productivité du point de vue des entreprises. Je commencerai par faire un retour sur vingt années de publications du « Bilan compétitivité » de l’Observatoire de la compétivité.


