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Le plan anti-pauvreté: trop ambitieux et sans boussole. Dommage!

Le Plan tant attendu a finalement comblé les attentes: annonce de nouvelles mesures monétaires, une approche interministérielle, un catalogue de mesures émanant des acteurs du terrain.

Malheureusement, la stratégie fait des plans sur la comète et se laisse imposer le mauvais indicateur de risque de pauvreté (AROPE). J’anticipe un désenchantement et c’est bien dommage car c’est la première fois que le Luxembourg se date d’un plan interdisciplinaire de lutte contre la pauvreté.

C’est un constat amer pour l’auteur de ces lignes qui a édité et présenté non moins de 20 rapports Travail et cohésion sociale (STATEC), une dizaine de « Plans nationaux de Réforme (Stratégie UE2020) », avisés par la Commission européenne. Or, au Luxembourg, au cours des vingt dernières années, les objectifs réduction de la pauvreté ont toujours raté leur cible. Et de loin! Sans que personne ne s’en émeuve.

Trop ambitieux

Le plan commence par annoncer vouloir suivre l’objectif fixé par le Conseil européen des ministres , soit une réduction du taux de pauvreté de 3 points de pourcentage, ce qui est énorme. Or, dans une économie ouverte et dont on espère qu’elle va rester dynamique, malgré le chaos géo-politique qui secoue l’Europe, le Luxembourg est condamné à voir les inégalités augmenter structurellement!

Au cours des décennies, le risque de pauvreté (60% du revenu disponible médian des ménages) n’a pas cessé de suivre une pente ascendante. Pourquoi? Le professeur Philippe Van Kerm de l’Université du Luxembourg, en empilant patiemment les données issues des enquêtes de revenu récoltées par le CEPS (devenu le LISER) et le STATEC a montré que, sur le long terme, l’inégalité de revenu a continuellement augmenté , non pas parce que les riches ont extorqué les plus pauvres à leur profit, mais parce que la population résidente a connu une mutation phénoménale.

En effet, l’économie servicielle a attiré des travailleurs hautement qualifiés gagnant leur vie dans des branches à haute valeur ajoutée. Il y a eu relativement plus de création de postes de travail bien payés (y compris dans les branche non marchandes) que d’emplois (résidents) modestement rémunérés. C’est donc une course-poursuite de travailleurs en-dessous et au-dessus du revenu médian (cf graphique ci-dessous). Preuve contraire: si le seuil de pauvreté était resté ancré à celui de 2010, le taux de risque de pauvreté aurait chuté à 10% (selon Van Kerm et son co auteur Alessio Fusco).

Comme je l’avais montré dans une étude réalisée avec un collègue, il y a des périodes au cours desquelles il y a une croissance qui percole sous forme de revenus favorisant les personnes en risques de pauvreté et des période où la croissance économique est pro-riches.

Si le Luxembourg reste compétitif et attrayant pour les investisseurs et les personnes dotées de talents, il n’y a pas de raison que cette tendance s’inverse. Les auteurs montrent aussi que la composition des ménages a joué un rôle important au cours des vingt dernières années. Or, si on n’intègre pas cette évolution prévisible, on va aller au-devant de déboires et finalement d’un dangereux désenchantement. Ce serait dommage.

La boussole: la pauvreté persistante

Les statisticiens sont serviables. Ils ont produit , en se basant sur les travaux de recherche très fournis, comme ceux de feu le professeur Tony Atkinson, un des grands spécialistes de l’inégalité et de la pauvreté (qui est venu souvent au Luxembourg lorsqu’il était président de la Luxembourg Income Study asbl), une batterie impressionnante d’indicateurs. Parmi ces derniers, un indicateur a été élu , au niveau européen, critère pour délimiter la couche de la population la moins bien lotie. Cet indicateur est l’AROPE (« at risk of poverty or social exclusion »).

Cependant, les décideurs politiques, au Luxembourg, peuvent choisir dans la panoplie des indicateurs ceux qui sont les plus pertinents pour le pays et, le cas échéant, fixer des objectifs (réalistes) à atteindre. Lors de la présentation, en 2024, du vingtième Rapport TCS, le tableau suivant avait exposé la la panoplie d’indicateurs disponibles:

On voit bien que le taux de pauvreté va de 6.6% de la population (taux de pauvreté tenant compte de la consommation et du patrimoine) à 24,9% ( taux tenant compte des dépenses incompressibles) . Malheureusement, le Plan d’action national pour la prévention et la lutte contre la pauvreté se prive de boussole propre : il reprend l’indicateur européen AROPE alors qu’un choix plus judicieux aurait été le taux de pauvreté persistante (après aides en nature), c.à. d, le taux tenant compte de la temporalité de l’état de pauvreté (12% de risque de pauvreté en 2024). Il vaut mieux se focaliser sur les personnes/les familles (environ 1/3) qui sont piégées par des conditions sociales qui les enferment dans la pauvreté.

Deuxième déficience: quelque soit l’indicateur retenu il devrait impérativement être corrigé des prestations en nature qui sont très généreuses au Luxembourg. Qu’importe si l’indicateur ainsi amendé n’est pas canonique au niveau européen, l’approche est parfaitement légitime, elle correspond au principe de subsidiarité.

Le STATEC avait montré que, tenir compte des prestations en nature, n’est pas trivial: ces aides directes font baisser les taux de risque de pauvreté de 1-2 points de pourcentage.

Enfin, les études du STATEC publiées dans le cadre des travaux du cycle de la « Tripartite Inflation » (20222-2023), suite à la guerre d’agression de la Russie, avaient montré qu’une série d’aides étatiques n’étaient pas utilisées par près de la moitié des citoyens. Rendre automatiques les aides comme le propose le Plan anti-pauvreté est une mesure concrète et qui peut abaisser le taux de risque de pauvreté. La réalisation de cet objectif suppose que l’administration dispose de données adéquates sur les bénéficiaires potentiels et un moyen de vérifier que les transferts aboutissent effectivement dans les bonnes bourses. Une évaluation (statistiques « différence en différence ») de l’efficacité de cette mesure serait très indiquée.

La bonne boussole pour cibler la pauvreté, je l’ai dit et écrit, est une mesure longitudinale du risque (pauvreté persistante) avec prise en compte des mesures d’aides en nature comme le Chèque service accueil.

La multidimensionnalité de la pauvreté

Une des forces du Plan anti-pauvreté est d’embrasser des facteurs qui contribuent, ensemble, à la vulnérabilisation de certains groupes de la population au cours du temps : l’accès et le coût du logement , la santé, l’éducation et la formation continue, l’emploi, la culture… Le chapitre « cohésion sociale » sert un peu de fourre-tout pour les questions qui n’ont pas pu être abordées dans les autres rubriques.

Le Plan anti-pauvreté est bien construit: des tableaux renseignent sur chaque domaine, exposent les actions envisagées, les acteurs impliqués ou responsables, les indicateurs et le calendrier. Malheureusement, la colonne indicateurs est un peu maigre et vague. Pas moyen de faire d’évaluation si on ne se fixe pas d’objectifs mesurables clairs (« what you can’t measure, you can’t manage! »).

Cependant, ce n’est pas un obstacle rédhibitoire, il est toujours possible d’affiner en cours de route par un comité d’accompagnement spécialisé.

La cohésion sociale : appartenance et dignité

La cohésion sociale résulte aussi bien des indicateurs de disparités sociale (revenu, patrimoine, éducation…) que du sentiment d’appartenance à une communauté, de dignité et de reconnaissance par ses concitoyens. La cohésion sociale est souvent réduite à une privation de ressources financières, mais elle englobe bien plus de dimensions: sans diplôme ou qualifications, sans emploi, sans toit sur la tête, sans insertion dans un tissu social et culturel local, il est difficile de s’ancrer ou de remonter la pente en cas de coup dur. C’est le capital social, la force du réseau, de l’entraide et de la confiance dans les autres qui font tenir une société ensemble. Le document cite fort à propos le fléau de la solitude, un problème de santé publique. Or ces dimensions, subjectives, sont mesurables. Cela fait encore défaut! Un chapitre à ajouter.

Les acteurs du terrain ne sont pas avares d’éloges pour le Plan qui a repris de nombreuses de leurs suggestions. Il faut rendre grâce au Ministre Hahn et à ses collègues du gouvernement d’avoir proposé le premier Plan anti-pauvreté!

Cela aurait pu advenir plus tôt, mais pendant de longues années, je peux en témoigner, les statistiques sur le risque de pauvreté étaient considérées comme captieuses, dérangeantes. Elles décrivaient une vilaine tâche, enlaidissant l’image de carte postale d’un Luxembourg, pays richissime, fantasmé comme une « classe moyenne » hypertrophiée.

Quelques livres lus l’année passée

Si je compulse le tas de livres que j’ai lus, sortis en 2025, les passages soulignés, les commentaires en marge, les points d’exclamation( ou d’interrogation, tout n’étant pas toujours très clair) je pourrais classer les ouvrages en deux catégories: la (géo)politique et l’esprit critique.

Je vous fais grâce des autres achetés l’année passée et encore en lecture. Il faut bien mettre une limite, fût-elle arbitraire. Je traiterai les livres d’économie sur un autre blog. Je m’y prendrai plus tôt la prochaine fois. J’avais en effet commencé ce blog en décembre mais il m’a pris plus de temps que prévu, j’ai relu de vaste pans de livres, appréhendant certains passages plus en profondeur.

Commençons par la politique internationale. Lors de sa venue à la Journée de l’économie, j’avais eu le privilège d’animer une table ronde avec la grand géo-stratège où il était question de la fin de la paix en Europe suite à l’invasion de l’Ukraine par la Russie de Poutine (« Les leçons d’une guerre »). On avait commencé à comprendre que l’Europe allait devoir se réarmer, mais c’était avant l’élection de D. Trump. On n’avait encore rien vu. Le discours du Vice-Président J.D. Vance le 14 février à Munich a jeté une bombe dans l’Alliance atlantique:  » Il y a un avant et un après le 14 février. La date marque symboliquement le début de la phase aiguë du suicide de l’Amérique comme puissance impériale, suicide dont les causes sont d’abord américaines ». Qu’un empire s’effondre n’est pas nouveau: les empires centraux de 1918, les puissances de l’Axe 1941-1945 et puis l’URSS. Les USA sont un empire depuis deux siècles au moins, premier empire véritablement mondial dépassant l’Empire romain, qui fut limité à l’Europe et à la Méditerranée. Mais la mort par suicide actif, par hara-kiri est plus rare, voire unique. Il émet l’hypothèse que l’empire est devenu trop onéreux pour les USA et que cela explique l’évolution profonde de la société américaine: les dépenses de défense atteignent 3,4% du PIB alors que 5% sont exigés des tributaires alias « alliés ». De plus, les USA sont endettés à 120% du PIB: « loin d’entuber l’Amérique c’est l’épargne étrangère qui au fil du temps a financé avec entrain l’augmentation de la dette américaine, produit du train de vie dispendieux de l’Etat et de la population des Etats-Unis ». Dernier événement calamiteux:« le 2 avril 2025 le président Trump a jeté aux orties près de quatrevingt ans de politique commerciale américaine ». Si on ajoute le non respect de l’ordre constitutionnel, la censure des universités et de la recherche, la chasse aux travailleurs migrants, la perte de confiance dans le monde, le déclin de l’Amérique est irrémédiable. La difficulté de l’essai de François Heisbourg est que l’actualité ces derniers mois a été riche en rebondissements difficilement intelligibles. Que donneront les nouvelles négociations de paix entre l’Ukraine, USA et UE? Les avoirs russes parqués à Bruxelles ne sont pas aussi facilement mobilisables que ne l’avait estimé l’auteur. On attend avec impatience les nouvelles lumières de notre géo-stratège franco-luxembourgeois.

La victoire de Hitler grâce aux irresponsables

C’est un point de l’histoire que j’ignorais. Je pensais comme beaucoup que la démocratie électorale avait porté au pouvoir les nazis qui ont vite fait de démanteler l’Etat de droit et de faire régner la terreur. En fait non, le parti d’ Hitler était en train de péricliter électoralement, c’est une alliance entre la droite et l’extrême droite à la faveur d’un coup d’Etat qui a permis d’imposer Hitler comme chancelier. La droite conservatrice sous Franz Von Papen avait cru qu’elle allait éduquer, domestiquer les nazis néophytes, ignares et incompétents… on sait ce qui est advenu. Un livre qui conte par le menu cette prise de pouvoir et les complicités notamment patronales, militaires, intellectuelles qui ont permis l’accession au pouvoir de Hitler. Le livre de Chapoutot est un livre d’histoire passionnant, c’est aussi un avertissement cinglant.

La banalisation du mensonge ou « logocratie »

Ce livre m’a été offert. Je l’avais vu dans les étals de ma librairie mas le sujet ne m’avait pas inspiré, alors que l’auteur, Clément Viktorovitch enseigne à Sciences Po.

En feuilletant, je m’étais rendu compte qu’il connaissait son affaire par la richesse des références bibliographiques (Platon, Habermas, Rosanvallon, Klemperer, Orwell, Arendt) et qu’il entendait faire une contribution aux théories de la démocratie. Comme l’ouvrage traînait sur une de mes piles, j’ai fini par le lire.

Le terme de logocratie est défini en fin d’ouvrage comme une pathologie de la démocratie. Les personnages qui incarnent cette dégénérescence de la démocratie sont des personnages évocataurs: Trump, Bolsonaro, Johnson, Orban. Des artisans de la post-vérité. L’auteur ajoute Emmanuel Macron à la liste même s’il pense que la situation n’est pas aussi grave. « La logocratie est une pratique du pouvoir dans laquelle le peuple se voit entravé dans la sa capacité à se forger un jugement par ceux qui s’étant emparés de la parole officielle ont également acquis et se résolvent à utiliser le pouvoir d’imposer les mots contre le réel ». Si cette pratique malsaine, issue des dictatures du XXeme siècle, est devenue globale, l’auteur affirme toutefois qu’elle épargne certains pays comme l’Allemagne, l’Espagne, les Pays-Bas, la Belgique, le Portugal, la Finlande, le Canada…J’aurais envie d’ajouter le Luxembourg. La parole politique n’est guère logocratique. Je m’interroge aussi sur la pertinence de ce concept de logocratie. Cela reste cependant un livre érudit qui m’a introduit à des pans de littérature que j’ignorais.

La censure en anglais branché: « Cancel culture »

Le philosophe Julian Nida_Rümelin a sorti sous format poche, étiqueté best seller de l’hedomadaire allemenand Der Spiegel: « Cancel Culture ». Ende der Aufklärung?. La fin des Lumières? Le mot de Cancel culture, un peu comme son cousin « woke », se propagent dans les médias (surtout de droite) et servent à jeter l’opprobre sur un mouvement culturel universitaire américain, classé initialement comme libéral, sans jamais expliquer de quoi il s’agit et en quoi il fait scandale.

Le professeur a éclairé ma lanterne: la cancel culture peut se traduire simplement par censure! Un phénomène très ancien qui consiste à faire taire les personnes ayant une opinion divergente en le empêchant de s’exprimer, allant jusqu’à les emprisonner ou assassiner. Il donne une longue liste de cas connus remontant à l’antiquité: Platon qui aurait proposé de bannir les artistes, surtout les tragédiens, de la vielle d’Athènes parce qu’ils troublent l’ordre public; Galileo Gallilei, forcé par l’Église catholique d’abjurer la théorie héliocentrique démontant que la terre tourne autour du soleil. Plus près de nous, le professeur Samuel Patty, sauvagement assassiné par un terroriste islamiste pour avoir montré des caricatures d’Allah aux élèves de sa classe.

La censure est une pratique culturelle aux antipodes du débat éclairé, de l’échange d’arguments, basé sur des faits débattus collectivement, de manière contradictoire, aux fins d’arriver à un consensus rationnel, selon l’idéal défendu par les Lumières (« Aufklärung »). L’Auflärung se base sur une anthropologie optimiste de l’homme qui suppose universalité et l’inclusion ainsi qu’une forme de débat apaisé. Malheureusement, selon l’auteur, nous assistons à une régression de cet idéal au cours des décennies écoulées. La cancel culture est pratiquée autant à droite qu’ à gauche du spectre politique américain.

La censure moderne prend souvent la forme d’une exclusion des réseaux sociaux, la plupart du temps par des attaques massives visant à décrédibiliser des posts (et leurs auteurs) jugés inacceptables ou indignes (« deplatforming »). L’auteur, au contraire, prône une culture de la tolérance (tolerare, signifie supporter, en latin). Mais ce n’est pas la bienveillance aux saluts nazis et aux idéologies fascistes adoubés par certains tech bros de l’autre côté de l’Atlantique.

Selon Nida-Rümelin, il n’est pas question de contrevenir à la loi: les insultes, la négation de l’holocauste, l’incitation à la haine ou l’appel à des actes terroristes…doivent être poursuivis et punis. Cependant, concernant les autres divergences d’opinions, les démocrates humanistes doivent rester probes et faire montre de courage en affrontant leurs opposants par des arguments factuels, faisant appel à la raison et non à la censure.

Mission difficile voire impossible lorsqu’on se trouve assailli, sur les réseaux sociaux, par un « shit storm » où la bêtise et la méchanceté se font férocement concurrence. Le philosophe mobilise, à raison, Kant, Rawls, Habermas pour nous guider sur le droit chemin de la vertu. En replaçant la « cancel culture »(=censure) dans son contexte historique, en montrant la menace qu’elle représente pour la démocratie et en lui donnant l’humanisme éclairé en boussole, on comprend mieux à quoi s’en tenir. En théorie! Reste à trouver un guide pratique pour affronter patiemment, stoïquement, les cas concrets auxquels nous sommes confrontés dans la réalité quotidienne.

Remèdes contre la connerie?

Olivier Postel-Vinay, ancien rédacteur en chef de la revue La Recherche et Books, a commis un petit livre, publié chez La Cité, proposant dix remèdes contre la connerie: curiosité, équité, esprit critique, humilité, humour,indignation, liberté, ouverture, tolérance, vérité. J’avais tout de suite remarqué, en feuilletant le petit livre (127 pages) sur l’étal de la librairie, que 10 remèdes n’étaient certes pas suffisants, étant donné l’ampleur de la tâche, la stupidité humaine étant fort répandue ces temps-ci. Hélas, les remèdes discutés sont souvent à double tranchant ou pour le moins ambigus. Je ne pourrai pas les discuter tous, je prendrai, à titre d’exemple, « l’esprit critique », un sujet qui m’occupe depuis que je me suis plongé dans la zététique et les sciences cognitives.

« Chacun pense sincèrement en faire bon usage;vu la diversité des opinions , qui sont souvent en opposition frontale,il faut bien que tout le monde ou presque s’abuse ne le pensant ». L’auteur tresse les louanges de Socrate qui se complaisait à confondre ses interlocuteurs et à déconstruire la pensée unique de son époque. Son travail de sape a valu au philosophe la condamnation à boire la ciguë. L’esprit critique n’a de chance d’être efficace que si chacun fait également l’effort de se remettre en cause, de se « connaître soi-même ». A défaut d’hygiène intellectuelle personnelle, l’esprit critique est dévoyé et devient une figure de style incantatoire, affectionnée également par les complotistes de tout poil, prompts à dénoncer les puissances du mal qui nous manipulent. Nous sommes en revanche tous victimes d’un mécanisme cognitif redoutable qui est le « biais de confirmation », la propension à chercher des informations qui viennent appuyer notre point de vue a priori. Ce travers cérébral fait que le « gnothi seauton » (connais-toi toi-même), qui figurait sur le frontispice du temple de Delphes, n’aurait aucune chance de sortir ses effets. La cause serait-elle donc perdue? L’auteur doute que l’esprit critique puisse être enseigné au vu des résultats calamiteux révélés par des enquêtes sur les connaissances scientifiques des jeunes en France et aux USA. (27% des 18-25 ans en France ne croient pas que l’homme soit le couronnement d’une longue évolution, mais plutôt engendré par une force spirituelle).

Je crois, au contraire, que l’esprit critique peut s’apprendre et s’enseigner. Je recommande le livre de Thomas C. Durand, « L’esprit critique pour les nuls », vraiment pédagogique, présentant de nombreuses facettes, y compris la questions épineuse de l’efficacité de l’apprentissage de l’esprit critique.

Un sondage Eurobaromètre de 2021, en pleine pandémie, avait montré qu’un quart des Européens en moyenne étaient séduits par les théories complotistes sur la fabrication du virus du COVID et les machinations coupables de l’industrie pharmaceutique. Au Luxembourg, on ne comptait que 13% environ de complotistes, un des taux les plus faibles en comparaison, même si les jeunes étaient sur-représentés. Malheureusement, l’étude est ancienne et l’échantillon trop étriqué. A refaire sérieusement. Je lance cette idée à Science.lu ou d’autres institutions qui s’intéressent à la science populaire!

Après la post-vérité, la post-réalité

J’ai lu une série d’ouvrages du Professeur de sociologie, originaire de Nancy. Citons la « Pensée extrême » , la « Démocratie des crédules« , « Le cabinet des curiosités sociales. L' »Apocalypse cognitive » aborde un aspect original de l’évolution de l’humanité: l’accroissement du temps de cerveau disponible pour la réflexion, la créativité, l’invention etc. Les robots, les ordinateurs et l’IA nous délestent de nombreuses tâches subalternes. Ainsi s’accumule un temps de cerveau libre qui constitue trésor inestimable devant permettre de résoudre les défis d’une société complexe. malheureusement, le temps de cerveau disponible ainsi dégagé est ponctionné par l’addiction pathologique aux écrans. Le dernier ouvrage « A l’assaut du réel » (PUF, 2025) franchit une étape. Le cerveau reste l’organe central, il est le siège de la « pensée désirante ». L’auteur compare l’homme au singe nu, décrit par le zoologiste anglais Desmond Morris. Sur les 193 espèces vivantes de singes, seul une espèce de singe est nue: il s’est donné le nom d’homo sapiens. L’auteur de conclure : « nous sommes une espèce qui, dotée d’une anatomie médiocre et abandonnée au cœur d’une nature hostile,  n’a d’autre choix que de se rebeller contre le réel. Sans plume, sans cuir épais, sans griffe ni corne , nous nageons, mais, nous courons lentement…nous n’avons donc que notre imagination à opposer au monde. Nous sommes des singes magiciens ».

De là découle ce besoin fondamental que nous avons de croire en des mythes, religions, récits, de nous immerge dans la réalité virtuelle…« La pensée désirante peut donc nous faire percevoir une partie du monde à notre convenance, nous faire choisir les visions du réel que nous préférons.Et même nous suggérer que nous pourrions le corrompre ».

Le livre termine par une typologie de la pensée désirante qui oscillerait entre deux bornes radicales qui tendent à dissoudre les frontières du réel.

« La première pourrait être dite “point Kurzweil”, tant la contribution de ce transhumaniste à l’imaginaire de la colonisation du réel est immense ». 

« La seconde borne dissout les frontières du réel en dévitalisant les signes qu’ils nous envoient.Et qui sont ce par quoi nous éprouvons sa conscience.En d’autres termes, si l’on décrète que le réel n’est qu’une construction arbitraire, il est donc aussi ce que décide d’en faire les individus.Dans ce registre, aucun d’utilisateur n’est allé aussi loin que la dystopie célèbre qu’a écrite Georges Orwell dans son roman 1984.C’est pourquoi il serait légitime d’appeler cette seconde borne le « point Orwell« .

L’essai (433 pages) ne ressemble pas à un essai de sociologie classique,mais relate l’histoire sociale des représentations fantasmées du réel et des transgressions: on sent les implications tragiques que cet assaut sur le réel peut avoir dans le monde que nous vivons.

Les conférences de Gerald Bronner sont également passionnantes, un régal pour ceux qui chérissent l’esprit critique. Ainsi par exemple la nouvelle « Université populaire de la rationalité , réalisée avec la Fondation Descartes à la Sorbonne constitue une initiative remarquable.

Penser contre son corps-cerveau

Enfin j’ai gardé le plus difficile pour la fin. Le livre d’Étienne Klein: « Transports physiques (Gallimard, 2025). On revient ici sur le merveilleux fonctionnement du cerveau. Le monde ne se confond pas avec la perception que nous en avons, notre cerveau, claquemuré dans sa cavité, construit le monde tel qu’il nous apparaît.

L’auteur nous dit: « Confiné dans l’univers des apparences, notre corps et notre esprit ne sont pas naturellement équipés pour comprendre le monde y pour y marcher toujours droit. Les deux sont capables de trébucher séparément de conserve.Ils ont néanmoins su faire alliance et se s’aider d’ armes techniques de plus en plus sophistiquées- pour comprendre ce qui déroule hors de la portée de nos sens à l’autre bout de l’univers comme aux tréfonds de la matière . Ils sont parvenus à décrire, en partie du moins, ce que “vivent” d’autres sortes de corps matériels que les nôtres radicalement différents de ceux se montrant dans notre environnement, qu’il s’agisse des discrets trous noirs ou bien des particules élémentaires, capables de foncer à des vitesses voisines de celle de la lumière, interagissant les unes avec les autres par l’entremise de force parfaitement invisible dans notre monde. »

Le titre de l’essai se comprend ainsi : « Le futur de l’humanité pourrait-il se situer bien au-delà de l’alliance corps esprit qui est naturellement la nôtre. Migrera- t- elle vers une sorte d’ailleurs où elle se trouverait libérée de ses lenteurs, de ses pesanteurs, de ses limitations- par exemple, en dopant ici bas les esprits de nous autres les humains, grâce à l’intelligence dite “artificielle” ou bien en nous transportant physiquement bien loin d’ici sur quelques exoplanète. »

Un ouvrage à lire et relire, plus facile que ce que j’avais appréhendé qui parle de l’essentiel de notre humaine condition dans un va- et -vient passionnant entre philosophie et physique quantique.

Je vous fais grâce de l’essai glaçant de Giuliano Da Empoli « L’heure des prédateurs ». Sinon mon compte rendu ne se terminera jamais.

Si des lecteurs ont apprécié certains des ouvrages cités dans ce blog, faites le moi savoir. J’aimerais en discuter.