Comment le Luxembourg a-t-il évolué pendant les 21 années où vous avez été à la tête du STATEC?
Lorsque j’y suis arrivé, en 2003 donc, le pays était déjà en pleine mutation économique, juste après la bulle ne la « nouvelle économie ». A mon sens, il faut donc remonter plus tôt dans le temps si on veut évoquer le dernier changement majeur survenu au niveau de l’économie luxembourgeoise. Celui qui a rythmé ces dernières décennies: l’explosion de la société des services. On peut le situer vers la fin des années 1980 ou le début des années 1990.
Il ne faut pas oublier qu’avant cela, le Luxembourg était «un don du fer comme l’Égypte est un don du Nil», comme l’avait formulé Carlo Hemmer, l’ancien secrétaire général de la Fedil et directeur de la Chambre de commerce en son temps. Nous sommes liés à l’émergence de la sidérurgie. Il ne faut jamais l’oublier. Ce fut une dépendance pour le Luxembourg mais elle apporté la richesse et a permis la construction de nombreuses infrastructures.
Ce dernier changement majeur, c’est la naissance de la place financière?
L’économie de services dont je parle est plus large que cela. Elle comprend la place financière évidemment, mais aussi un domaine comme la communication, un projet comme SES, etc. Il est certain que la déréglementation du système financier international, dans les années 1980, nous a ouvert des opportunités incroyables. Le démarrage a été foudroyant et a permis de vite comprendre que c’était une planche de salut . Et grâce à cet envol, nous n’avons pas suivi le même destin que ces régions industrielles avoisinantes devenues sinistrées en raison du déclin métallurgique.
Diversifier notre économie afin de ramener de l’emploi à tous les laissés-pour-compte de la sidérurgie, c’était ça la grande idée.
Mais elle n’a pas forcément fonctionné…
La substitution d’un poste industriel par un poste serviciel n’a jamais marché. Tout simplement parce qu’un machiniste ne devient pas un employé de banque d’un claquement de doigt. Mais passer d’une économie industrielle à une économie de service grâce à des nouveaux capitaux et de nouveaux talents a tout de même résolu notre problème. Ces nouvelles activités ayant permis de financer les préretraites et autres plans sociaux. Et cela, grâce à l’arrivée de travailleurs frontaliers et de nouveaux migrants qualifiés.
A quel point la population luxembourgeoise a-t-elle évolué ces 20 dernières années?
L’augmentation de la population résidente flirte avec les 50% sur cette période. Et si on voit un peu plus large, disons à un horizon de 30 ou 40 ans, la progression doit se situer entre 70 à 75%. L’influx de population a été gigantesque et presque continu. Il a ainsi suivi le rythme d’une croissance qui n’a connu que quelques ralentissements, comme lors que la grande crise financière et bancaire de 2008.
Cette immigration a dû évoluer au fur et à mesure du temps?
Avant, elle provenait surtout des régions limitrophes. Aujourd’hui, elle arrive de partout: d’Europe, d’Inde, de l’est du continent asiatique, etc. On voit parfois une certaine nervosité s’installer chez nos voisins allemands ou français lorsque le pourcentage d’étrangers dans leur population dépasse les 10%. Chez nous, il se situe allègrement à 48%. Et même à 75% de la population si on tient compte des citoyens ayant au moins un parent de d’origine étrangère. Le Luxembourg possède une société extrêmement diverse.
A côté de la transformation économique, c’est assurément le deuxième grand changement qu’a connu notre pays ces dernières décennies. Et, à eux deux, ils posent énormément de défis : le logement, la mobilité mais aussi, à plus long terme, le financement de l’Etat providence: la santé, l’assurance dépendance et les retraites.
Quand on voit les autoroutes ou les transports en commun le matin, ne doit-on pas se dire qu’on arrive tout doucement à saturation?
Il va y avoir une force de rappel, un frein, oui. Peu à peu, les engorgements vont être tels que les travailleurs ne voudront plus se déplacer pour venir travailler au Luxembourg. Et cela malgré les mesures qui ont et vont être prises. Le télétravail pourra aider mais on sent que son extension ne sera pas infinie. Et, à un moment donné, la population et la population active vont stagner. Qui plus est que les régions situées autour de nous ont des populations qui ont, elles aussi, tendance à se contracter. Bref, notre réservoir est loin d’être infini.
Selon le dernier recensement, la population luxembourgeoise compte aujourd’hui 672.000 personnes. Le plafond de verre dont vous parlez, à quel niveau le situez-vous?
Le STATEC a présenté cet été des projections qui vont jusqu’en 2060. Et, selon les hypothèses retenues – qui sont surtout portées par l’évolution de la productivité -, on va approcher une population d’un million de personnes. Cependant, ces projections sont « naïves», étant donné qu’il manque certains freins dont la modélisation n’est pas encore terminée. En matière de mobilité, de logement ou de population disponible dans la grande région.
Comment interprétez-vous que la progression de nombre de travailleurs frontaliers baisse petit à petit? Que ceux-ci viennent de France, de Belgique ou d’Allemagne. C’est dû aux freins que vous évoquiez?
Plusieurs phénomènes jouent. Certains vont être d’ordre structurel. Peu d’études ont été menées sur le sujet et on en sait donc peu de choses, la statistique, par construction s’arrêt à la frontière ! Mais un facteur comme, par exemple, la fatigue qui s’installe à la longue chez les gens qui font les trajets rentre dans cette catégorie. Ou le fait que certaines populations, à l’image de l’Allemagne, ne progresse plus et qu’elle est donc de plus en plus difficile à mobiliser pour nous.
A côté, il y a aussi des phénomènes conjoncturels. Je pense là notamment au salaire. Un revenu net élevé, avec un différentiel important par rapport aux pays voisins, a toujours été un des attraits du Luxembourg. Mais si cet écart s’amoindrit, l’incitation à rejoindre notre pays diminue. Pour attirer des « talents», nous sommes ainsi condamnés à offrir des salaires toujours plus élevés et des conditions de travail plus intéressantes. Ce qui implique donc que le pays doit se spécialiser dans des domaines à forte valeur ajoutée, afin de mieux pouvoir rémunérer les employés. On entend souvent que le salaire minimum est trop élevé chez nous, mais c’est une manière de parvenir à attirer du personnel. Si on ne le faisait pas, on courrait à la catastrophe!
L’écart entre les salaires luxembourgeois et ceux en vigueur ailleurs a-t-il tendance à s’écraser?
Oui. Pour le moment, les salaires nets luxembourgeois sont moins intéressants. Mais comme je le disais, c’est conjoncturel et lié à la croissance très modeste actuellement en vigueur en Europe. On peut espérer que cela change avec la baisse des taux d’intérêt.
Quand on écoute les économistes, on a l’impression que le «miracle luxembourgeois»- comme certains l’appellent – vu ces 20 ou 30 dernières est plus proche de la fin que du début. Cela se matérialise dans vos statistiques?
La progression est cassée, il faut le dire. Cela m’irrite quand j’entends encore parler de croissance excessive. Nous tournons aujourd’hui, généralement, autour des 2% de croissance. Si on regarde les projections à long terme, on va tourner autour de 1,7 %. Et encore, si vous corrigez avec l’augmentation de la population, on on s’approche de 0. Et cela, alors qu’on sort de période à 3 voire même 4 ou 4,5%. La croissance élevée, c’est du passé!
Comment prolonger ce « miracle luxembourgeois» alors?
C’est toute la question … qu’on se pose trop peu, à mon sens. On a tellement pris l’habitude de parler de tous les effets négatifs de la croissance (le logement, la mobilité, etc.) qu’on en a oublié que c’était quand même agréable d’avoir un emploi au sein d’une entreprise qui paie correctement. Or, tout cela n’est pas garanti. Personne ne semble savoir de quelles activités le Luxembourg pourra vivre dans 10 ou 20 ans. Nous sommes un pays qui a dû en permanence se réinventer. On devrait passer beaucoup plus de temps à évoquer les politiques de diversification et des activités que l’on pourrait attirer au Luxembourg. Celles à haut potentiel et compatibles sur le plan environnemental.
Vous ne sentez pas une telle volonté?
J’avoue que cela m’inquiète. Je ne ressens pas la même préoccupation à ce niveau-là que celle qui était présente lorsque je travaillais moi-même au ministère de l’Economie. A l’époque, on pouvait même parler d’obsession. Mais tout cela est juste un sentiment. Je n’ai pas d’études empiriques qui tendraient à le prouver… Cependant, j’ai l’impression que ce qui prévaut aujourd’hui, c’est cette idée que le pays est déjà suffisamment riche et que l’être davantage ne nous rendra pas plus heureux… Pourtant, le Luxembourg a besoin d’une certaine croissance économique pour que nous puissions défendre notre niveau de prospérité pour les générations qui nous succèdent
Quand on vous écoute, on a un peu le sentiment que le Luxembourg va dans le mur…
Non. Parce que notre population est aujourd’hui assez diversifiée et suffisamment éduquée pour qu’une prise de conscience de ce besoin de s’ouvrir à d’autres choses se réalise. Le véritable défi est plutôt : comment parviendra-t-on à stimuler la créativité, l’inventivité, l’entrepreneuriat.
Un des sujets du moment, c’est le débat sur une possible réforme des pensions. Statistiquement, voit-on clairement à quel point le système luxembourgeois est généreux?
Oui. C’est indéniable. Et parce qu’il est aussi généreux, nous avons une population qui part tôt à la retraite. Seuls 10% des résidents ayant atteint l’âge de 60 ans travaillent encore. Dès qu’ils le peuvent, les personnes fuient le marché du travail. Statistiquement, on voit des coupures assez folles. Il n’est donc pas étonnant que notre système des pensions aille dans le mur… Il faudrait insister pour que la population reste davantage productive au-delà de cette barrière de 60 ans. Je parle ici évidemment des personnes en bonne santé, pas de ceux qui ont le dos cassé par une carrière passée sur les chantiers.
Il faut aussi garder dans un coin de la tête ce qu’écrivait la Commission européenne dans son dernier rapport sur le vieillissement de la population: si on suit la voie actuelle, à l’horizon 2070, ces pensions associées à l’assurance dépendance et aux soins de santé devraient fortement augmenter. Et, passer d’un montant représentant environ 9,2% du PIB à … 18%. Pour vous donner une échelle, le PIB actuel en valeur du Luxembourg, c’est plus ou moins 80 milliards d’euros. Cela signifie donc que si on était en 2070, on aurait besoin de 8 milliards de plus chaque année pour les financer. C’est colossal!
Qu’attendre alors du grand débat lancé cet automne par la ministre de la Santé et de la Sécurité social, Martine Deprez?
Je ne pense pas qu’il y aura des avancées révolutionnaires. Je sais que je vais irriter des personnes en disant ça, mais c’est la science et l’histoire qui nous l’enseignent. L’économie politique des réformes appelle cela la « tragédie des horizons ». Cela théorise le fait qu’il est impossible de réformer une matière tant qu’il n’existe aucune contrainte dure et urgente. En d’autres mots: tant qu’on ne sera pas dans le mur, on n’arrivera pas à réformer. L’argument rationnel qui consiste à dire « changeons les choses aujourd’hui parce que ce sera moins pénible que de le faire demain» ne tient pas. Il ne résiste pas au fait qu’il y aura toujours une partie de la population qui dira: mais pourquoi je dois en souffrir aujourd’hui alors que ce les bénéfices potentiels sont lointains et incertains?
Mais on pourrait quand même réformer de petites choses à gauche à droite, non?
Tout à fait. Comme le fait d’inciter les gens à travailler plus longtemps, afin de tendre davantage vers les 65 ans. Travailler sur cette longévité active est même, à mes yeux, déjà un sacré chantier sur lequel on doit progresser. Je suppose aussi que le gouvernement va encourager tout ce qui touche au deuxième et troisième piliers des retraites, soit les pensions complémentaires que peuvent financer les employeurs et les employés eux-mêmes. C’est une matière fiscale, elle est donc en principe assez simple à mettre en place. Mais attaquer les réformes importantes, comme la réduction du montant des retraites, cela s’annonce compliqué, comme je le disais. C’est la tragédie des horizons. Et on vit la même chose au niveau du changement climatique. Quand l’horizon apparaît encore très loin, réussir à mobiliser les troupes est ardu. Mais c’est une bonne chose que le gouvernement ose déjà mettre cette problématique sur le tapis
Interview avec Julien Carette, Point
L’interview est également parue en allemand dans le Wort
https://www.virgule.lu/economie/pour-attirer-des-talents-nous-sommes-condamnes-a-offrir-des-salaire
Le premier rapport Travail et Cohésion sociale a été présenté, il y a vingt ans dans les jardins du siège de la Luxembourg Income Study (asbl), rue des Pommiers (Cents). Ce premier rapport faisait la part belle au chômage et à l’emploi, le travail étant considéré comme la base de la cohésion sociale. Depuis lors, le rapport s’est enrichi et diversifié.
Il n’est de richesse que d’hommes
La progression de l’immigration a été forte depuis plus de 20 ans un peu partout dans le monde et en particulier en Europe, c’est une lame de fond, immigrés, migrants demandeurs d’asile…
L’histoire du pays, témoigne de cette mutation permanente au cours des siècles, par une sorte d’infusion lente au cours des générations. La projection de population du STATEC, publiée en juillet, montre qu’en 2060, la population atteindrait le million si toutefois la croissance économique se poursuivait à un taux de 2% par an et que le Luxembourg restait attractif en termes de rémunération. Le défi est économique (infrastructures, logement) mais aussi celui du vivre-ensemble, comment créer une majorité autour de valeurs humanistes, démocratiques et forger un contrat social autour d’objectifs de développement communs. La question de la cohésion sociale se pose avec encore plus d’acuité. Le politologue Yasha Mounk, qui connaît bien l’Europe et enseigne aux USA, parle de la « grande expérience » des démocraties à l’épreuve de la diversité. En effet, la diversité, malgré tous les avantages, menace, selon lui, le modèle européen de l’État-nation, né au XVIIIe siècle et basé sur une communauté politique qui se définit par le récit de son homogénéité ethnico-culturelle. Les questions identitaires guettent.
C’est l’expérience à laquelle est confronté le Luxembourg depuis quelques décennies. Si l’expansion de la population n’a pas provoqué de heurts jusqu’à ce jour c’est peut-être à cause du succès de son modèle de croissance économique, de l’ascension sociale, de la redistribution des richesses. Admettons l’hypothèse que le « modèle social luxembourgeois » ait cimenté la cohésion sociale.
La progression de l’immigration a été forte depuis plus de 20 ans un peu partout dans le monde et en particulier en Europe, c’est une lame de fond, immigrés, migrants demandeurs d’asile…
L’histoire du pays, témoigne de cette mutation permanente au cours des siècles, par une sorte d’infusion lente au cours des générations. La projection de population du STATEC, publiée en juillet, montre qu’en 2060, la population atteindrait le million si toutefois la croissance économique se poursuivait à un taux de 2% par an et que le Luxembourg restait attractif en termes de rémunération. Le défi est économique (infrastructures, logement) mais aussi celui du vivre-ensemble, comment créer une majorité autour de valeurs humanistes, démocratiques et forger un contrat social autour d’objectifs de développement communs. La question de la cohésion sociale se pose avec encore plus d’acuité. Le politologue Yasha Mounk, qui connaît bien l’Europe et enseigne aux USA, parle de la « grande expérience » des démocraties à l’épreuve de la diversité. En effet, la diversité, malgré tous les avantages, menace, selon lui, le modèle européen de l’État-nation, né au XVIIIe siècle et basé sur une communauté politique qui se définit par le récit de son homogénéité ethnico-culturelle. Les questions identitaires guettent.
C’est l’expérience à laquelle est confronté le Luxembourg depuis quelques décennies. Si l’expansion de la population n’a pas provoqué de heurts jusqu’à ce jour c’est peut-être à cause du succès de son modèle de croissance économique, de l’ascension sociale, de la redistribution des richesses. Admettons l’hypothèse que le « modèle social luxembourgeois » ait cimenté la cohésion sociale.
La Croissance économique atténue l’inégalité
Dans son rapport “Impact of growth on inequality and social outcomes » (2024)” préparé pour le G20, le FMI montre que la croissance économique est une condition nécessaire de maintien de l’égalité des revenus : en effet les épisodes prolongés de stagnation sont suivis d’accroissement de l’inégalité des revenus. Les récessions n’augmentent l’inégalité de revenu que modestement. Cependant les pays qui pratiquent des politiques budgétaires actives, appliquent des politiques de redistribution, investissent dans l’éducation et la protection sociale arrivent à endiguer la montée de l’inégalité. Les politiques macro-économiques sont un ingrédient essentiel de la cohésion sociale et du plein-emploi.
Le grand brassage, grand renouvellement
Le Recensement de la population (2021) analysé par le STATEC en coopération avec l’Université et le LISER, a montré qu’un gros quart « seulement » de la population a deux parents nés au Luxembourg (ces derniers pouvant avoir dans leur lignée des ancêtres venus d’autres pays).
Les 3/4 quasiment des Luxembourgeois ont un parent né à l’étranger! La population a donc mué fortement, elle s’est diversifiée, enrichie, complexifiée. On peut parler d’un grand mélange ou d’un grand brassage! Les luxembourgeois, dont au moins un parent est né au Luxembourg, représentent 37% de la population, les « nouveaux Luxembourgeois”, ceux de « deuxième génération », ayant deux parents nés à l’étranger, pèsent 15,8% de la population résidante. C’est le groupe qui a le plus progressé. Les modalités par lesquelles se fait ce brassage, comme les mariages mixtes (17% den 2023 entre Luxembourgeois et non-Luxembourgeois), le travail, la vie publique associative, devront être explorées plus avant.
A l’avenir, les projections de population devront prendre également en compte le changement de nationalité des immigrés et de leurs descendants au fur et à mesure qu’ils de fondent dans la majorité historique, effaçant d’une certaine manière l’opposition entre les natifs et les minorités.
La cohésion sociale menacée?
Le concept de cohésion ancré dans le Traité de l’Union européenne qui traduit une aspiration à la solidarité entre les pays, les régions et les citoyens n’est pas défini de manière précise. Il y a la définition commode du Conseil de ‘Europe : « La cohésion sociale et la capacité d’une société à assurer le bien-être de tous ces membres, en réduisant les disparités et en évitant la marginalisation ». Cette définition a été enrichie au fil des années et continue à faire l’objet de recherches. Ainsi le sociologue Serge Paugam, dans son livre « L’attachement social » (Seuil, 2023) considère l’entrecroisement de quatre types de liens qui font tenir ensemble la société. Ces liens fondamentaux sont : la filiation (parents et enfants), la participation élective (conjoints, proches amis), la participation organique (acteurs du monde professionnel), la participation citoyenne (communauté politique). Ces liens donnent, en principe, protection et reconnaissance aux individus. Cependant les liens peuvent se rompre. La cohésion sociale, aspiration à la concorde, dans la vie réelle peut déboucher sur un treillis de liens fragiles voire oppressants.
En 2019, le STATEC avait consacré l’essentiel de son rapport Travail et cohésion sociale aux multiples dimensions de la cohésion sociale, mobilisant des variables de perception et de confiance et des indicateurs d’inégalité et de pauvreté. Face à la complexité de la tâche, souvent, le STATEC a opté pour une définition négative de la cohésion sociale, mettant en avant l’inégalité de revenu, le taux de pauvreté, la privation des biens et services essentiels et le non-emploi : plus il y a de disparité, moins il y a de cohésion sociale. Or ce pis-aller pragmatique n’est pas à la hauteur du défi dans une société en mutation profonde.
Passions tristes
Le STATEC avait organisé une table ronde avec le sociologue François Dubet, auteur du livre « Passions tristes » (Seuil, 2019) . L’auteur avance que nous sommes entrés désormais dans un nouveau régime d’inégalité marqué par des inégalités multiples et singulières mettant en compétition les individus. Les passions tristes sont la haine, l’envie, le ressentiment. Une société qui promeut l’égalité des chances, n’a pas de problème avec les inégalités sociales pourvu qu’elles soient « justes ». Seules les inégalités « injustes », c.à.d. les discriminations soulèvent un problème pouvant mener à des colères voire à des révoltes. D’une manière générale, la cohésion sociale est tributaire de la grille de lecture philosophique de l’égalité à laquelle on se réfère, souvent implicitement : Karl Marx (classes), John Rawls (maximin) ou Amartya Sen (capabilités). Chaque approche de l’inégalité appelant une panoplie d’indicateurs, une interprétation différente et, in fine, des politiques spécifiques. Cet aspect n’a pas attiré une attention suffisante dans les rapports Travail et Cohésion sociale successifs.

Comment sortir 20 000 personnes de la pauvreté?
La « Stratégie de Lisbonne » (2000-2010) puis la stratégie “UE2020″, qui avait demandé aux Etats membres de fixer des objectifs nationaux de réduction de la pauvreté été un échec cuisant. Lors de la dernière législature, la Commission européenne sortante a fixé un objectif de réduction de la pauvreté au niveau européen de 15 millions de personnes d’ici 2030 (mesuré par l’AROPE). Dans ce contexte, le Luxembourg, dans la dernière législature, s’est donné pour objectif de baisser le taux d risque de pauvreté (AROPE) entre 2019 et 2030 de 3 points de pourcentage à 17,1% en 2030.
On ne sait pas quelles mesures seraient de nature à réduire le risque de pauvreté efficacement aux cours des années à venir. Mais au vu des contre-performances passées, une réflexion et une analyse approfondies seraient fortement recommandées !
L’élimination des déchets d’aides, c.à.d. le non recours aux aides offertes par l’Etat, est une piste intéressante. Elle permet selon une simulation présentée dans le présent rapport d’abaisser nettement le taux de risque de pauvreté.
« Acrasie”, la faiblesse de la volonté
Malgré le savoir statistique et scientifique accumulé, malgré la volonté affichée de promouvoir l’égalité, la pauvreté n’a pas reculé, comme le montre le graphique ci-dessus. Au contraire, la stratification de la société s’est poursuivie. Comment expliquer ce paradoxe ? Est-ce une faiblesse de la volonté ? D’autres avanceront les rapports de force économiques et politiques contraires.
Le philosophe Florent Guénard dans la « Passion de l’égalité » (Seuil, 2022) s’est interrogé sur cette paresse de l’égalité. « Il est plus facile d’accepter une situation dont on tire profit. Même lorsqu’on considère qu’elle est injuste. La jouissance du confort matériel l’emporte sur les convictions égalitaristes. Dans une société inégalitaire, les satisfactions que procure l’égalité peuvent au mieux-être imaginées ». Selon lui, le désir de puissance et de distinction est tout aussi fort que l’idéal d’égalité.
Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas de progrès possible vers plus d’égalité. Il y a des icônes de la pauvreté médiatiquement acceptables comme les monoparentaux, les enfants (taux de pauvreté de 24%) et les « working poor » pour lesquels il semble y avoir un consensus que ces personnes sont particulièrement vulnérables et doivent bénéficier d’une aide prioritaire.
Les sujets qui méritent développement
Les rapports Travail et cohésion sociale ont touché à des nombreux sujets au cours des 20 dernières années. Les inégalités de genre ou les inégalités de salaire, les concepts de chômage ou de non travail ont été utilisés pour mettre en lumière le sous-emploi.
Certains ont été insuffisamment traités. Comme l’ont montré Thomas Piketty et Louis Chauvel dans leurs ouvrages, l’inégalité profonde est surtout patrimoniale. Louis Chauvel insiste sur l’accès au logement et à la propriété comme véritable marqueur entre gens fortunés et gens défavorisés fussent-ils membres de classes moyennes supérieures.
Les inégalités d’émissions de carbone, qui renvoient à la consommation de biens durables comme la voitures, le logement, les voyages. Avec l’impératif de la transition énergétique, la dimension sociale de ce changement profond devient cruciale. Les rapports Travail et Cohésion sociale s’y sont attaqués, beaucoup reste à faire.
Le défi empirique de l’appréhension de la cohésion sociale n’est pas une raison d’abandonner l’ambition de mesurer la force des liens qui construisent la cohésion sociale sous ses multiples facettes, y compris culturelle (linguistique). C’est un sujet clivant car il peut conduire à un débat toxique sur l’identité des Luxembourgeois versus les non Luxembourgeois. Ce n’est pas une raison de l’esquiver.
On a un peu vite évacué le concept de « classes », au bénéfice de l’analyse de trajectoires personnelles. Or il y a bien des groupes influents, des hiérarchies, des structures de pouvoir qui s’imposent à la « société d’individus ». Les prochains rapports devraient explorer le pouvoir explicatif du concept de classe. Le STATEC avait éclairé la situation particulière des « classes moyennes », mais sans approfondir cette dimension.
Un autre aspect négligé est la « prédistribution », la distribution qui se force au niveau des revenus primaires gagnés dans l’emploi, avant la redistribution par l’Etat. Un cas d’inégalité fondamental est l’enseignement et la formation qui n’offrent pas les mêmes chances aux élèves et étudiants. Les nombreuses analyses menées par l’OCDE sur les données PISA et sur celles récoltées par le LUCET dans les écoles primaires mettent en exergue l’inégalité originelle par catégories socio-économique et par nationalité.
Il y a une catégorie de personnes invisibles, négligées, vivant aux marges de la société : ce sont les vagabonds et sans domicile fixe. Ces personnes ne sont pas prises en compte dans les enquêtes du STATEC. Pourtant des données existent auprès de structures d’aide comme la Croix Rouge. C’est un groupe vulnérable qui mérite d’être reconnu par la statistique officielle.
Il y a d’autres manières d’explorer et de représenter la pauvreté dans notre pays. Claude Frisoni et Raymond Reuter dans leur livre « Les exclus du festin – La pauvreté au Luxembourg » ont mis des visages sur des statistiques et des histoires cachées à la vue de tous. Si l’analyse quantitative doit primer, les études de cas, les monographies ont leur charrient leur part de vérité.
Le rôle du STATEC
Le STATEC s’est cantonné dans le rôle d’éclaireur en affinant les mesures et les analyses mais s’interdit le rôle de consultant. Celui- ci renvient à des organismes légitimes du monde associatif et militant, aux partenaires sociaux, aux partis politiques et groupes d’intérêt divers, de formuler leur appréciation sur l’état de la société.
Le STATEC a essayé d’associer plus étroitement les parties prenants en créant, à la demande de la Chambre des Députés un « comité d’accompagnement du TCS », présidé par le Professeur Louis CHAUVEL de l’Université de Luxembourg, permettant aux usagers d’évaluer la qualité des travaux et de mettre l’accent sur les thèmes à développer sans pour autant interférer dans des questions statistiques et méthodologiques. Le TCS, c’est aussi un travail d’équipe mobilisant une douzaine de collaborateurs avec des spécialités diverses dans un effort commun, sous la houlette de Jérôme Hury.
Dr Serge Allegrezza, directeur du STATEC