La nouvelle a troublé plus d’un. Si les écoles secondaires sont à la traîne dans les tests PISA ( le Luxembourg a boudé l’avant-dernière campagne PISA de l’OCDE), ce serait dû à un enseignement luxembourgeois traditionnel et à son régime de langues suranné. N’ayant pas réussi à réformer le mammouth au fil des décennies, l’Éducation Nationale, a contourné la fastidieuse restructuration du cœur du système en créant des établissements « européens » publics parallèles. Politiquement astucieuse, pédagogiquement ingénieuse car mobilisant des équipes nouvelles pour des publics alternatifs, cette réforme serait déjà couronnée de succès. La preuve en serait fournie par une étude de chercheurs en éducation de l’Université de Luxembourg. Or, en examinant ce rapport de recherche de plus près, plus élaboré que la version provisoire d’il y a deux ans, je ne suis guère convaincu ni par la méthodologie adoptée ni par les preuves statistiques (descriptives) avancées!
Que dit le rapport?

Les résultats obtenus par les chercheurs de l’Université avaient déjà été publiés dans le « Bildungsbericht » 2024. L’étude de novembre de cette année est signée par Colling, J., Esch, P., Grund, A., Keller, U., Hornung, C., & Ugen, S. et porte le titre de » Preliminary Results on Student Population, Mathematics and Language Achievement, Motivation, Parental Support, and Learning Environments.
C’est cette étude plus complète, incluant deux cohortes 2022/23 et 2024/25 d’élèves du fondamental, permettant de suivre les élèves sur une période courte. Outre les compétences en mathématiques ils ont examiné également les langues, le bien-être et la perception des parents. Concentrons sur les résultats en maths des élèves du fondamental.
Les auteurs étudient la performance en math grâce aux épreuves standardisées dans les système scolaire luxembourgeois traditionnel et dans le système d’écoles publiques européennes (EPS). Rien n’est dit sur la qualité des données récoltées, supposons charitablement qu’elle soit acceptable.Il n’est pas clair s’il s’agit d’un véritable panel d’élèves, un dispositif qui devrait permettre de suivre chaque enfant individuellement sur deux années scolaires consécutives, sachant qu’un panel rencontre forcément de l’attrition: de nouvelles arrivées ou départ d’élèves dans les classes (82% des élèves ont participé dans le système traditionnel contre 92% dans les écoles européennes).
En regardant le graphique on s’aperçoit que la différence entre la moyenne des notes en maths entre les élèves de écoles luxembourgeoises traditionnelle et des écoles européennes ne se distinguent pas clairement: 530 pour les premiers et 537 pour le seconds! De plus l’échantillon est disproportionné: les élèves des écoles européennes ne représentent que 11% des élèves. Il appert aussi qu’il y a une forte hétérogénéité entre les élèves des deux systèmes comme l’atteste le graphique ci-dessus. Il eut fallu, pour le moins, tenir compte de la variance des deux groupes. Pour plus d’informations sur la comparaison entre les différents types d’enseignement, le lecteur se rapportera au European public school report.
Les élèves natifs sont très présents dans les écoles traditionnelles luxembourgeoises (45%), 12% dans les écoles européennes.
Les langues de références sont le luxembourgeois et l’allemand dans le système traditionnel (21% français, 19% portugais, 6% anglais) dans le système traditionnel . Dans les écoles européennes, au contraire, le français est la langue de référence pour 42% des élèves, le portugais pour 10% des élèves et l’anglais pour 24% des élèves.
Les différences en termes de statut socio-économique jouent en défaveur des élèves inscrits dans le curriculum luxembourgeois traditionnel, ceux inscrits aux écoles européenne venant d’un milieu plus favorisé.
Les résultats restent d’une interprétation complexe. Quelques constats tirés de l’étude:
- les élèves relevant de milieux plus favorisés s’en sortent mieux en maths dans le système luxembourgeois que dans le système européen
- Les élèves issus de milieux moins favorisés d’en sortent tout aussi bien dans le système luxembourgeois qu’européen.
- les élèves natifs ont de meilleurs résultats en maths dans le système transitionnel luxembourgeois que les natifs enrôlés dans le système européen
- Les élèves avec un arrière fond migratoire ont des résultats meilleurs dans le système européen que dans le système luxembourgeois (mais l’origine migratoire n’est pas comparable: ce sont des Portugais dans le système traditionnel)
- Les élèves parlant luxembourgeois ou allemand ont de meilleurs résultats dans le système scolaire luxembourgeois comparé au système européen. Les Portugais s’en sortent mieux dans le système européen que dans le système traditionnel.
- On ne constate pas de différence de performance en maths pour les élèves francophones ou anglophones dans les deux systèmes.
Une approche analytique inappropriée
Cette variété entre groupes socio-économiques et linguistiques dans deux systèmes d’enseignement constitue une aubaine pour les chercheurs qui peuvent essayer de répondre à la question du rôle de l’établissement, du programme, du corps enseignant, de la composition de la population scolaire, de l’ambiance etc. sur les performances. C’est ce qu’aurait pu faire l’étude qui se satisfait de statistiques descriptives.
Hélas, la technique d’analyse laisse pantois dans la mesure où les auteurs se satisfont de résultats descriptifs, juxtaposant visuellement la valeur moyenne (pas d’indication de la dispersion ni de significativité des différences de moyenne) des performances en maths par type d’école entre les deux années. Une analyse de la variance même non paramétrique aurait été la bienvenue. Les facteurs explicatifs de la performance en maths sont le genre, les origines migratoires, les niveaux socio-économique et les langues parlées. Or, pour juger de la qualité des deux formes d’enseignement il faut tenir compte de ces facteurs simultanément.
Pour faire une analyse correcte, il faut recourir à une modélisation adéquate. Les sciences de l’éducation recourent aux techniques de régression multi niveaux permettant de tenir compte de caractéristiques individuelles des élèves et des caractéristiques propres des deux types d’école (composition, ambiance, moyens…) afin de saisir avec précision les déterminants de la performance à ces deux niveaux. En introduisant des effets d’interaction entre caractéristique individuelles et celles de l’école on peut déceler ceteris paribus– donc tenant compte de la langue, de la nationalité, du gradient socio-économique et du genre- s’il y a un effet statistiquement significatif en faveur ou en défaveur du système traditionnel luxembourgeois ou de l’école publique européenne.
L’aspect longitudinal est essentiel et prometteur, mais un panel à deux vagues est trop réduit pour permettre des analyses rigoureuses. Par ailleurs, le rapport produit un encadré sur interprétation des variations de performance entre les deux années: elles ne mesurent pas une diminution ou une augmentation de compétences mais le fait que moins d’élèves ont atteint le socle de compétences prévu pour l’année scolaire (page 18)! L’interprétation des changements de performance (« delta ») devient alors problématique. Par ailleurs, aucune indication sur la significativité statistique des variations de « performance »entre deux années. Je ne me suis pas attardé à l’aspect longitudinal qui devrait cependant être poursuivi sur tout le cursus scolaire car ajoutant une dimension diachronique.
Les analyses produites à ce stade ne permettent pas de conclure, loin s’en faut.
Un des problèmes est certainement la taille réduite de la population d’élèves dans les écoles européennes , autour de 5000 pour système traditionnel à comparer à environ 300 élèves pour l’école européenne. Cela signifie qu’il faut que le LUCET collecte encore patiemment de nombreuses données au fil des années et que les chercheurs recourent à des analyses statistiques plus sophistiquées avant de pouvoir se prononcer valablement.
Il faut laisser aux auteurs de la nouvelle étude le bénéfice de l’humilité méthodologique, ils semblent en effet bien conscients des faiblesses de l’étude. Les auteurs concluent à plusieurs reprises par un caveat du type: . « In light of small student numbers and these potential differences in the countries of origin between both student populations, the results on the development in academic achievement in mathematics split by migration background should be interpreted with caution« .
Conclusions politiques hâtives
Les résultats provisoires du Bildungsbericht 2024 avaient ouvert la porte à des conclusions optimistes, vite récupérées, de bonne guerre, par le Ministère de l’éducation nationale, en mal de reconnaissance pour ses politiques originales. Les résultats avaient été vertement critiqués par un syndicat d’enseignants sur une base doctrinale, mais sans se hisser à la hauteur de l’argumentation scientifique du LUCET. Le récent rapport se consume en commentaires et en mises en garde appelant à la prudence et à la retenue dans les leçons pratiques.
Les médias, prompts à sauter sur un buzz, même avec des résultats provisoires, ont joué la caisse de résonance, dithyrambiques sur les prouesses des écoles publiques européennes (ici).
Il faut cependant reconnaître qu’aussi bien du côté de la recherche empirique en sciences de l’éducation que du côté de la politique scolaire, le lancement des écoles européennes publiques représente un laboratoire très intéressant, s’apparentant à une quasi-expérience naturelle, féconde en explorations pédagogiques donnant prise à des évaluations quantitatives rigoureuses.
C’est donc une recherche et un dialogue informé qu’il faut vivement encourager.
L’échange que j’ai entamé avec Timothée Parrique, auteur d’un livre à succès sur la décroissance date de la table ronde qui s’est déroulée à l’Athénée de Luxembourg, lors de la célébration du vingtième anniversaire du Conseil National du Développement Durable.
Je remercie le professeur Parrique d’avoir pris la peine de répondre sur son blog à ma carte blanche parue en décembre 2024 dans L’Écho de l’industrie (Fedil). Au-delà des attaques ad hominem, qui ne siéent pas à des économistes ayant une conversation argumentée, mais plutôt à celui de bateleurs d’estrade, les conséquences délétères du dérèglement climatique méritent qu’on clarifie certains points essentiels. Après tout, les thuriféraires de la décroissance, les adeptes de la « post-croissance » tout comme les partisans de la « croissance verte et inclusive », cherchent tous à préserver la planète, à donner une trajectoire où atterrir comme dirait Bruno Latour. Les uns et les autres diffèrent sur l’analyse, sur les leviers qui peuvent être actionnés dans des sociétés démocratiques.
J’aimerais éclairer les sujets de discorde entre les uns et les autres, insister sur les raisonnements tautologiques qui découlent de l’équation KAYA, à savoir l’importance du découplage (absolu) et la nécessité postulée de la décroissance comme planche de salut. Je formulerai quelques objections à la conclusion tirée par les décroissantistes : l’appauvrissement planifié de la population d’occident (PIB/tête -90% !), la stagnation séculaire de l’économie, la baisse du bien-être subjectif et l’inadéquation méthodologique. Je vais également revenir sur la question de la mesure statistique de la décarbonation (émissions directes ou empreinte carbone). Je proposerai une démarche syncrétique, ralliant certains postcroissantistes sous la bannière de la croissance verte et inclusive. (Cet article a été publié dans le Letzebuerger Land du vendredi 4 avril 2025)
KAYA economics
La dissension entre décroissantistes et partisans du Green Deal portent sur une identité algébrique censée décrire les facteurs contribuant aux émissions de gaz à effet de serre. La formule datant de 1996 est attribuée à un économiste japonais Yoichi Kaya, elle s’écrit : I=PxAxT. En variation, la formule nous dit que l’impact (I) des émissions de GES gaz à effets de serre en tonne d’équivalent CO2 se décomposent en trois éléments : la croissance de la population (P), l’affluence mesurée par le PIB par tête (A) et l’efficience énergétique impulsée par la technologie (T). C’est cette formule qui est à la base de la controverse sur le découplage entre croissance économique et émissions de CO2, donc entre croissance verte et décroissance.
Je reprendrai ici l’exemple utilisé par Warlenius dans la revue Economic Ecology (2023), qui calcule les conséquences de cette formule canonique et qui fait apparaître la racine de la controverse. Si on veut réduire les gaz à effets de serre (GES) de 4,9% par an, pour limiter le réchauffement en-dessous de deux degrés Celsius, que la population mondiale augmente de 0,7% et que la croissance économique s’élève à 1,4% par an, il faut que la technologie permette un découplage de 7 % par an. (vérification : -4.9%=0,7% +1,4%-7%).
Cependant, les protagonistes de la décroissance défendent la position que la technologie ne peut pas fournir un découplage aussi fort, ce dernier ne pouvant dépasser 4%. Donc, la seule solution, ce serait de décroître de 1,6% par an afin de garantir la baisse des émissions de CO2. Preuve, en appliquant la petite formule, : -4,9%=0,7% -1,6% -4% par an dans l’exemple de Warlenius. La polémique porte donc sur la capacité technologique à réaliser un découplage absolu (hausse du PIB et baisse concomitante des émissions de GES) suffisamment significatif. De nombreuses méta-analyses (publiées dans des revues spécialisées comme Ecological Economics) ont établi que le découplage absolu a été constaté dans de nombreux pays, et ceci durant de longues années, apportant de l’eau au moulin des défenseurs de la croissance verte.
Pourtant, les décroissantistes n’en démordent pas. Ils objectent que le découplage ne concerne qu’un nombre trop restreint de pays, surtout européens et nord-américains et non pas le monde entier. Ils estiment aussi que cet effort n’est ni suffisant ni durable. Les défenseurs de l’économie verte, quant à eux, répliquent que les accords pour le climat, du protocole de Kyoto aux accords des COP, s’efforcent justement d’englober l’ensemble des Etats de la planète combinant les efforts autour d’une stratégie commune.
Le dernier rapport du Club de Rome appelé « Earth for all » montre qu’une politique verte inclusive est mathématiquement possible, donc cohérente et désirable, à condition d’y mettre les moyens. Il en va de même du rapport «Bend the trend » du programme environnemental de l’ONU qui conclue : « For the first time, the International Resource Panel’s integrated multi-model assessment framework demonstrates the potential to decouple pressures and impacts across multiple domains, including resource use, climate and energy, food and nutrition and biodiversity and life on land – which are often considered separately rather than in an integrated way ».
Timothée Parrique préconise une période de décroissance transitoire et ensuite une phase de stagnation durable. L’idée est celle de la frugalité heureuse, une nouvelle qualité de vie sociale…Nous verrons que c’est une dystopie.
Première objection : l’appauvrissement planifié des populations en occident
Admettons que les décroissantistes aient raison, que le découplage généralisé serait un échec et que le dernier expédient serait la récession économique pendant trente ans. Les émissions de CO2 seraient réduites mais au prix d’une réduction du PIB/têté (donc du revenu) de 86% globalement, et de 95% dans les pays développés ! Comme le dit R.H. Warlenius de l’Université de Gothenburg dans son étude publiée en 2023 : Les décroissantistes n’osent pas aller jusqu’au bout de leur calcul tant les conséquences en sont dramatiques. Leur projet est irréalisable!
Par ailleurs, les décroissantistes ne disent pas comment ils réussiraient à imposer un programme aussi drastique. En instaurant une planification planification dirigiste. Dans sa thèse soutenue en 2019 et, fondée sur une approche « activist-based » (plutôt que « science-based »), Timothée Parrique cite plusieurs pistes : création d’une banque centrale démocratique qui ne prêterait qu’à des entreprises investissant dans des projets écologiques, création de monnaies locales, d’un revenu universel, collectivisation des entreprises, réduction du temps de travail, etc. Un programme iconoclaste, radical, mais dont on ne voit pas comment il pourrait conduire les citoyens et les entreprises à ralentir, voire stopper la croissance de l’activité autrement que par le chaos qui s’en suivrait. Quelles seraient les chances de survie des entreprises publiques ou privées si toutes étaient sommées de réduire durablement leur chiffre d’affaire et le volume de leur activité?
Le Professeur Jens Beckert, sociologue au Max Planck Institut, invité récemment par le Mouvement écologique, est l’auteur d’un livre plutôt désenchanté (« Verkaufte Zukunft. Warum der Kampf gegen den Klimawandel zu scheitern droht ») qui porte sur les chances de toute politique climatique. Il exclut toute politique de contraction (« Schrumpfung ») de la production et de la consommation, surtout dans les pays du sud. Sans croissance, écrit-il, la lutte pour la répartition des richesses sera encore plus virulente et le retard accumulé dans l’innovation technologique risquera de freiner le développement d’un pays et de lui faire perdre son influence géopolitique. Enfin, il n’y a pas de majorité pour une cure intense de frugalité qu’il appelle « une régression vers l’utopie ».
Deuxième objection: la frugalité heureuse ?
Jason Hickel, un autre hôte du Mouvement écologique une sommité dans le monde décroissantiste, affirme dans son livre « Less is more » qu’une frugalité heureuse est possible et souhaitable. Rappelons qu’en prenant au sérieux une solide cure de décroissance pendant trente ans, le régime d’austérité fera que le revenu par tête se contractera de 80-90% ! Comment faire pour rester zen à un tel niveau de dénuement ? La littérature foisonnante sur le bien-être subjectif suggère qu’une austérité aussi radicale le bien-être et provoquera la colère voire la révolte populaires. En effet, le Professeur Richard Easterlin et son co-auteur Kelsey O’Connor, chercheur au STATEC montrent que si, paradoxalement, le bien-être n’augmente que marginalement avec l’élévation du revenu par tête dans les pays avancés, en revanche, en cas de baisse du revenu par tête, le bien-être diminue ! Ils écrivent : «When income goes up, happiness stays the same because of social comparison. But when income goes down, happiness decreases because the former peak income becomes the benchmark». La frugalité, risque donc d’avoir un goût amer.
Troisième objection : formule triviale versus modèle structurel
L’identité de KAYA est une trivialité, elle n’a pas de valeur causale. C’est un ponte de la « post– croissance » qui l’affirme. Seul un modèle complexe combinant les flux physiques, économiques et monétaires peut donner une base pour simuler les effets complexes déclenchés par la panoplie des politiques visant à ralentir le changement climatique que ce soit par des leviers comme les taxes et les subventions, la réduction du temps de travail, l’interdiction de la publicité, l’austérité de la consommation. Des effets qui se feront ressentir… sur l’emploi, les finances publiques, l’inflation, le bien-être, etc. C’est sur base de ces simulations que l’on pourra décider collectivement quelles options privilégier. La modélisation développée par le STATEC pour la fabrication du PNEC ne sont qu’un début. Le Gouvernement serait bien avisé d’investir systématiquement dans cet outillage.
Ce que Timothée Parrique appelle dédaigneusement « « La croissance à la Allegrezza » » s’inscrit dans la même veine que les approches développées par Olivier Blanchard et Jean Tirole , Jean Pisani-Ferry et Selma Mahfouz. L’auteur de ces lignes est ravi de se retrouver en si bonne compagnie. Jean Tirole tout comme Pisani-Ferry ont donné des conférences au Luxembourg et nourri des échanges méthodologiques courtois et fructueux.
Quatrième objection : Accord de Paris versus empreinte carbone ?
Timothée Parrique a eu raison de montrer une brochette de statistiques environnementales publiées par le STATEC. Il y a en effet deux concepts d’émissions de gaz à effet de serre : celui de mesurant la production sur le territoire national et celui mesurant la consommation, appelé l’empreinte carbone. Il est vrai que les chiffres basés sur le concept de production (émissions directes de CO2), exhibent un découplage plus net que si l’on considère l’empreinte carbone, qui prend en compte la balance internationale de CO2. En effet, outre les émissions dues à la production sur le territoire, l’empreinte prend en compte les biens importés (voitures, énergie, alimentation…) dont on déduit les émissions des biens exportés (carburants vendus à la pompe, aciers vendus dans le monde). Cependant, il faut savoir que parmi les importations il y a les biens d’équipement comme par exemple les pompes à chaleur ou les éoliennes… qui ne sont pas produites au Luxembourg, mais qui représentent un investissement dont l’action permet réduire les émissions de CO2 au cours du temps. Si tous les pays suivent une stratégie de décarbonation, chacun va profiter des efforts de chacun puisque tous vont essayer de produire des biens moins voraces en énergie et émettant moins de CO2 tout en achetant des biens plus propres chez leurs partenaires. Les deux concepts sont donc complémentaires. L’auteur de ces lignes a toujours été un partisan du concept d’empreinte, intellectuellement plus satisfaisant. Il a en plus l’avantage d’imputer à nos voisins les émissions causées par la vente de carburants dans les pompes à fuel frontalières: il n’y aurait plus aucun argument pour supprimer le tourisme à la pompe ! Cependant, la Convention de Paris est basée sur le concept de production territoriale, seul jauge pour remplir les objectifs du Green Deal Européen. Tant pis pour nos stations essence, vaches à lait du trésor public.
Cinquième objection : la croissance du PIB s’affaisse durablement
L’obsession des méfaits de la croissance économique, jugée excessive, remonte à aux Trente Glorieuses dont l’exubérance hante encore l’imaginaire. Cette obsession s’exprime par une détestation viscérale du PIB comme indicateur de performance. Or, la critique ne tient pas la route : Depuis des décennies, on observe un affaissement continu de la croissance économique due à un ralentissement structurel de la productivité, lui-même résultant d’une baisse de l’investissement, de la créativité et du vieillissement de la population. Cet affaissement de la croissance économique, donc cette baisse des revenus (salaires, profits, impôts…) est passée sous silence dans la littérature décroissantiste. Il constitue le talon d’Achille de leur argumentation. Comme nous l’avons montré, la décroissance n’a aucune chance de se réaliser pacifiquement. Quant au PIB, ce malaimé, pourrait très bien être complété par des mesures de bien-être et de soutenabilité, mais c’est vu comme cautère sur jambe de bois, comme du réformisme fadasse par les puristes de l’écologie ascétique.
Sixième objection : halte à la consommation de biens inutiles et polluants ?
Bertrand Picard, un autre écologiste, aviateur-psychiatre qui a donné plusieurs conférences au Luxembourg, souligne la difficulté d’interdire certains produits et services : « Cela pose en réalité une question philosophique profonde : le superflu est-il vraiment inutile? Nous savons tous qu’il est agréable d’acheter un objet dont on n’a guère besoin. Cela fait plaisir, comble une frustration, représente une nouveauté, ou nous fera briller aux yeux de nos amis. C’est une attitude dérisoire sans doute, et peut-être condamnable sur le plan écologique, mais c’est l’une des composantes du facteur humain » . Les lois restreignant les dépenses somptuaires remontent à l’Antiquité gréco-romaine, elles reviennent régulièrement sous différentes formes, comme les taxes sur le luxe ou les émissions de carbone. Mais nul doute que l’expansion globale du désir, la symbolique attachée aux produits, l’aspiration à la distinction font que la consommation est plus passionnelle que rationnelle, donc difficilement canalisable.
Terrain d’entente : l’a-croissance
Je suis en phase avec les économistes de la décroissance comme Serge Latouche quand il affirme : « « Le terme décroissance n’est pas au départ un concept et en tout cas n’est pas le symétrique de la croissance. Il est d’abord un slogan politique provocateur de la finalité et surtout de nous faire réfléchir pour nous faire retrouver le sens des limites».
Il propose d’ailleurs de parler d’a-croissance : « Pour les écologistes rigoureux par ailleurs, il s’agit moins de réduire le PIB en tant que tel que l’empreinte écologique, c’est-à-dire les répercussions. Et la pression de notre mode de vie sur les écosystèmes. Autrement dit, réduire avant tout les rejets non recyclables et les prélèvements matériels sur les ressources naturelles »
Difficile de ne pas être d’accord !
On retrouve cette approche chez les économistes en vue de la post croissance comme Jackson, Hickel et Kallis qui dans Ecological Economics de 2024 préconisent un agenda bien plus modeste et circonspect, loin de la logomachie aventureuse des militants de la décroissance : « “It does not seek to reduce GDP as an objective. Nor does it treat GDP decline as a climate mitigation lever. Nonetheless, postgrowth scholars typically do accept that, as a result of the structural and social changes needed to meet climate targets, continual GDP growth may not be possible ». ”C’est une autre manière d’encenser le décpouplage entre croissance et empreinte carbone!
L’écologie n’est pas un consensus !
Le politologue François Gemenne a bien formulé la difficulté à laquelle se heurte fondamentalement l’écologie, qui, décidément, ne fait pas consensus. On s’en est rendu compte depuis les élections européennes et le retour de Donald Trump à la Maison Blanche. Si le changement climatique est un problème total, une question existentielle, il se heurte à un décalage patent : « Entre nos actions et leurs conséquences immédiates : il n’existe aucun lien entre les émissions de gaz à effet de serre d’un pays ou d’une génération et les impacts du changement climatique qui seront subis par ces pays ou cette génération ». Il en conclue : « Agir pour le climat implique donc d’agir avant tout pour les autres, plutôt que pour ses propres intérêts ». C’est dire la difficulté du Green Deal, proie facile du scepticisme populiste.
En conclusion, si nous voulons relever le défi du changement climatique il faut certes garder le cap sur long terme, mais il faut repartir d’en bas, plus près des préoccupations des citoyens et des entreprises.
Pour garder le soutien de nos concitoyens, sans remettre en cause le Green Deal européen c’est-à-dire des politiques de mitigation de type PNEC, il faudra investir massivement dans des politiques d’adaptation aux conditions météorologiques extrêmes comme les inondations et les canicules. Les investissements dans les canalisations, l’aménagement du territoire, l’habitation résiliente sont susceptibles de répondre efficacement à court et moyen terme aux effets négatifs du changement climatique. Cette dimension a été gravement négligée.
Il faudra aussi mobiliser les entreprises, surtout les plus voraces en énergie et les plus polluantes. Elles doivent être incitées à faire leur part ! Si le management prend au sérieux son engagement social et environnemental, avec ou sans la pression des directives bruxelloises de l’acabit de la CSRD (corporate sustainability due diligence), des avancées notables sont possibles. Un exemple ? Avec l’aide de Carbone 4, le bureau de consultance luxembourgeois du Professeur Jean-Marc Jancovici, le groupe POST a décidé, à contre-courant des gémissements des lobbys, de mettre en place un plan de décarbonation systématique, anticipant la directive et promouvant l’efficience énergétique avec des objectifs mesurables.
Plutôt que l’incantation décroissantiste, c’est le pragmatisme réformateur vert et social qui fera avancer les choses.
