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Pour un observatoire des religions, de la spiritualité et de la laïcité

Blasphème?

Qu’auront pensé les ouailles en découvrant dans les journaux le bilan et les comptes de pertes et profits de l’archevêché de Luxembourg, désacralisant un peu plus une activité qui se révèle être marchande, profane, pareille à tout autre commerce? (Paperjam, 22.07.2014).

Pour les économistes, adeptes d’une « science cynique », il n’y a là rien de sacrilège. Après tout, la religion est considérée comme un bien, échangé sur un marché, qui mobilise des ressources rares pour sa production. Elle peut donc être traitée avec la boîte à outils classique de la microéconomie.
L’économiste Philippe Simonnot,  qui a consacré plusieurs ouvrages à l’étude de la religion, classe cette dernière parmi les « biens de croyance pure ». C’est le cas typique des services du médecin ou de l’avocat, dont on ne peut pas prédire si la prestation sera performante. La prestation du prêtre est encore plus aléatoire. En effet, un consommateur qui y a recours ne peut guère constater s’il bénéficiera effectivement du salut éternel, celui-ci étant délivré post mortem! L’économie de la religion, qui remonte à Adam Smith, est un axe de recherche très respectable depuis les années 1975. La discipline est malheureusement parfaitement inconnue dans notre petit pays. Dommage, car nous savons encore trop peu de choses sur la religion, alors que les citoyens sont appelés, dans quelques mois, à se prononcer, par voie référendaire, sur le financement des cultes!

Noël, Sukuk et l’esprit du capitalisme

On n’a généralement pas conscience de l’omniprésence de la religion dans la vie économique. Pourtant c’est encore le calendrier grégorien qui rythme les périodes de shopping et les heures de repos. Le temps de travail et les périodes de loisir sont scandés par le repos dominical, de rigueur pour la majorité des travailleurs. Songeons à la débauche consumériste autour des fêtes de Noël, réjouissances païennes à l’origine et vidées de tout contenu spirituel, qui est devenue un enjeu commercial gigantesque.

L’importance de la religion – islamique cette fois – s’est manifestée avec éclat lors du vote sur les « sukuks », qui viennent orner fièrement le portefeuille de produits de la place financière luxembourgeoise. Ils ont la particularité d’être conformes aux recommandations du Coran, permettant aux fidèles de s’accommoder de l’interdiction frappant le prêt à intérêt. Ce dernier avait été interdit dans le monde chrétien par Saint Augustin au troisième siècle de notre ère. Saint Thomas d’Aquin, à partir d’une exégèse plus en phase avec les nécessités du commerce, leva cet interdit au prix de quelques contorsions théologiques. Les relations entre l’argent et la religion, surtout catholique, ont été tumultueuses et contradictoires comme nous l’apprend l’historien Jacques Le Goff dans  son livre « L’argent au Moyen Age ». Je recommande également le livre d’Olivier Grenouilleau sur l’histoire du commerce.

On ne peut pas ne pas parler, dans ce contexte, de l’œuvre magistrale de Max Weber, le grand sociologue de la fin du 19ème siècle et de son ouvrage « Éthique du protestantisme et capitalisme ». L’ascétisme et la morale du travail, tout comme la piété, auraient favorisé une éthique des affaires, facilitant l’accumulation du capital et la montée d’une nouvelle classe, la bourgeoisie, aiguillonnée par le goût du lucre.

Définir et …

Yves Lambert, dans son livre magistral, propose une définition intéressante : la “religion est un système symbolique de maîtrise et d’accomplissement permettant de dépasser les limites de la réalité objective”. Cependant, la polysémie du terme a amené les sociologues des religions comme Jean-Paul Willaime à mettre en évidence plusieurs dimensions de la religiosité. Il y a la dimension expérientielle (vie spirituelle), ritualiste (pratiques), idéologique (croyances), intellectuelle (dogmes), conséquentielle (pratique religieuse dans la vie). Chacune de ces dimensions est analysée empiriquement au travers d’enquêtes.

Olivier Roy montre dans son livre « La sainte ignorance » que le fait religieux est en mutation et qu’il devient difficile à appréhender statistiquement, tant les étiquettes et les contenus entrent en dissonance. La sécularisation aurait donné au religieux son autonomie et donc les conditions de son expansion, en le poussant à se détacher de sa culture, permettant l’émergence de nouvelles églises et confessions, bigarrées, bricolées et globalisées. Par ailleurs il y a un dangereux retour du fondamentalisme musulman qui fait des adeptes… même dans notre pays.

…mesurer le fait religieux

Au Luxembourg, il existe fort peu d’études et de statistiques sur le fait religieux, avec la notable exception des travaux signés par deux psychologues, Paul Dickes et Monique Borsenberger, qui ont travaillé sur les données récoltées dans le cadre de l’enquête européenne sur les valeurs datant de 2000 et 2008.

Michel Legrand, utilisant la même base de données, a publié un article éclairant dans Forum (N0 308, 2011) « La religion entre déclin et recomposition ». Les ¾ des personnes interrogées en 2008 déclarent appartenir à une religion et donc ¼ n’a aucune religion. L’enquête montre aussi que parmi les catholiques,  il y a un quart d’athées convaincus! La  moitié n’a aucune pratique religieuse, ou ne croit pas en dieu… Legrand conclut précautionneusement qu’il y a “recomposition du rapport des habitants à leur religion tout autant – sinon plus – qu’à son déclin”, renvoyant à la sainte ignorance dont parle éloquemment Olivier Roy.

Il serait utile de lancer une nouvelle enquête et de nouvelles analyses sur le fait religieux et laïque dans ce pays. Un travail de cette nature ne s’improvise pas. Il devrait réunir des économistes, des sociologues, des philosophes et des représentants des diverses confessions et groupements philosophiques laïques.

Ni  les athées et agnostiques, ni les cultes et les églises ne s’y sont intéressés!

Je propose de créer un observatoire doté de moyens adéquats avec la mission de réaliser des analyses scientifiques sur les pratiques religieuses et spirituelles, en coopération avec tous les acteurs concernés.

Références:

Borsenberger Monique, Dickes, Paul, Religions au Luxembourg. Quelle évolution enre 1999 et 2008?, CEPS/INSTEAD, 2011.
Le Goff, Jacques. 2010. Le Moyen âge et l’argent essai d’anthropologie historique. Paris: Perrin. Dicker.
Grenouilleau, Olivier. 2013. Et le marché devint roi: l’éthique du capitalisme ou le triomphe du cynisme. Paris: Flammarion.
Roy, Olivier. 2012. La sainte ignorance: le temps de la religion sans culture, Points.
Philippe Simonnot “Du monothéisme comme monopole”, Médium, 2008 http://www.observatoiredesreligions.fr/spip.php?article230
Lambert, Yves. La naissance des religions”, Armand Collin, 2009.
Willaime Jean-Paul, Sociologie des religions, 5me édition, Que sais-je, PUF.

Démocratiser les finances publiques

 

Le Traité budgétaire (TSCG) que le Luxembourg doit transposer en droit luxembourgeois dans les prochains jours impose des règles d’airain aux politiques budgétaires des États membres.Les nouvelles règles vont aussi profondément changer la manière dont le budget de l’Etat, des communes et de la Sécurité Sociale seront  établis, décidés et évalués au Luxembourg. La nouvelle législation rébarbative (« six pack, two pack, fiscal compact »…)  nous imposent de créer, en sus, de nouvelles autorités  : un Haut Conseil des Finances publiques et un Comité économique et financier . Le premier sera une émanation d’experts de la société civile et, le deuxième, celui des bureaucrates qui préparent la politique économique du gouvernement. Ayant plaidé, lors de la formation du nouveau gouvernement de novembre 2013, pour la mise en place de telles institutions,  j’estime qu’elles représentent une chance  pour démocratiser la politique budgétaire de l’Etat. A condition de prendre cette mission  au sérieux et de ne pas la  traiter comme un « machin venant de Bruxelles »!

Loi d’airain

Les soldes publics doivent être structurellement équilibrés  et le niveau de la dette publique doit diminuer. Telle est la doxa qui s’impose avec une loi d’airain dans l’Union européenne. Il y a une littérature foisonnante sur la manière de conduire les politiques budgétaires en Europe et  sur les avantages et défauts  des « règles budgétaires ». La pensée dominante est celle défendue avec force par  la Commission européenne qui prône une orthodoxie plus ou moins stricte. A l’inverse, les critiques les plus vives sur les conséquences  de la gouvernance économique et monétaire de l’Union européenne,  viennent traditionnellement  des éditorialistes du Financial Times ou de The Economist. (Pour ceux qui veulent avoir une vue critique je recommande le petit pamphlet, en français, des « économistes attérrés »  “l’Europe maltraitée”). Les économistes – ni les orthodoxes, ni les alternatifs – n’ont  réussi  à lancer un débat citoyen sur  les conséquences des nouvelles règles budgétaires dans la zone euro.  Faute de temps, faudra-t-il déplorer la même carence démocratique au Luxembourg?

Rappelons que les nouvelles règles se basent sur les critères du  Traité de Maastricht,  fixés à une époque où la moyenne de la dette publique était de 60% du PIB et l’hypothèse de croissance économique de 3% (avec une inflation de 2%)! Or, selon  les projections et de la Commission européenne et de l’OCDE, la croissance potentielle de l’Europe s’affaisse  à moins de 1%, en raison de la démographie déclinante et du faible progrès technologique. Les critères de Maastricht n’ont jamais été mis à jour. Pire, à côté de l’encadrement des déficits, s’ajoute une règle encadrant préventivement les dépenses publiques. Ainsi les dépenses publiques,  ne peuvent-elles  dépasser une norme d’évolution, indexée peu ou prou sur la valeur de la croissance potentielle.

Constat désolant : les pays rognent sur les dépenses d’investissement dans les infrastructures, la recherche, l’éducation…réduisant encore plus la croissance potentielle!

Le principal reproche  que l’on puisse faire aux nouvelles règles d’airain, à mon avis,  est qu’elles  ne favorisent guère une politique explicitement coopérative, solidaire, au sein de l’UE, entre économies interdépendantes. En effet, chaque pays est incité à  concurrencer son voisin en pratiquant une désinflation compétitive. C’est la guerre économique généralisée. Les Etats-membres qui  ont une marge de manœuvre en termes de surplus du secteur public ou de la balance courante, ne sont guère incités à relancer leur économie. Ce qui serait un bienfait pour leurs citoyens et pour  les pays moins bien lotis, dans la périphérie de la zone euro.

Conseil économique et financier national

Quelles que soient les critiques à l’encontre de la nouvelle architecture budgétaire de l’UE, il y a aussi quelques avancées intéressantes, impossibles, au Luxembourg, sans l’impulsion communautaire.

Le nouveau gouvernement luxembourgeois a eu la sagesse d’institutionnaliser, au cœur de processus  budgétaire, une coopération renforcée grâce à la création d’un comité économique et financier national. Il regroupe, sous la tutelle du ministre de l’’économie et de celui des finances, les administrations fiscales, les inspections sociale et financière et les ministères  ( sans oublier le STATEC). Elles devront travailler main dans la main afin de préparer le plan de réforme national, le programme de stabilité et le budget de l’Etat. Il aura également pour mission d’améliorer la base statistique et les outils d’analyse, de faire des prévisions des recettes publiques et de calculer les effets des politiques publiques. C’est lui qui propose le scénario macro-économique pluriannuel, qui trace les grandes lignes de l’évolution de l’économie luxembourgeoise, avant l’ intervention du  pouvoir politique.

Haut Conseil des finances publiques

Il faudrait, en contrepartie, créer un organe qui se penche sur le scénario macro-économique du gouvernement. C’est la mission principale qui devrait incomber à un organisme constitué de personnes indépendantes du pouvoir exécutif. C’est à la Cour des Comptes, relevant de la Chambre des Députés,  que devrait revenir le privilège de piloter une telle organisation.

Parmi les experts devraient également figurer des professeurs de macro-économie et de finances. L’Université de Luxembourg a attiré d’excellents enseignants- chercheurs. Leur expertise et  leur sens critique, devraient leur permettre de penser en-dehors des circuits et de  la machinerie de l’Etat. Le Haut Conseil devrait également comprendre des représentants des partenaires sociaux – comme la Chambre de Commerce et la Chambre des salariés – qui se sont dotés d’une certaine expertise en la matière.

 Le Haut Conseil devrait prendre en compte les prévisions de la BCE et de la BCL, de la Commission européenne, de l’OCDE, du FMI etc et devrait avoir le droit de se faire exposer la démarche et les prévisions  du conseil économique et financier national. L’exemple français  illustre assez bien le fonctionnement d’une telle institution, dont pourrait s’inspirer le Luxembourg. Les « Fiscal Council » indépendants ont été institués dans de nombreux pays parce que les études ont montré que les gouvernements avaient la fâcheuse  tendance à enjoliver la situation conjoncturelle de manière à  favoriser des politiques budgétaires expansives, généreuses envers leurs électeurs. Au Luxembourg, une étude (à publier par le STATEC) montre que c’est le contraire, les soldes publics avaient toujours été sous-évalués! Une vieille coutume locale.

Le Haut Conseil devrait dès lors mettre l’accent sur de meilleurs instruments de prévision. Mais surtout, il devrait pouvoir rendre plus accessibles, transparents et compréhensibles  les chiffres du Léviathan. C’est un exercice de  transparence qui fait gravement défaut. La matière n’est pas simple, mais on peut favoriser un débat participatif si les écoles, les médias et les citoyens se donnent un peu de peine.  Comme disait Paul Valéry « Ce qui est simple est toujours faux. Ce qui ne l’est pas est inutilisable”.