Pourquoi le progrès de la productivité est essentiel
Le Le 6 février 2026, le CNP a remis son rapport au Ministre de l’Economie, Lex Delles, intitulé :« La productivité au coeur de la compétitivité et de la prospérité ». C’est le sixième rapport émis par un le « Conseil national de la productivité » (CNP), un organisme, créé en 2019 par une texte européen, installé au Ministère de l’Economie. Il bénéficie de l’appui d’économistes chevronnés de la direction de la compétitivité. Le Conseil lui meme est formé de dix experts issus du monde académique et de la recherche, de l’entreprise. Il compte aussi deux membres des chambres professionnelles.
Le titre n’est pas anodin. Comme le disait Paul Krugman, prix Nobel d’économie, la « compétivité est le nom poétique de la productivité ». C’est en effet cette dernière qui est le moteur du niveau de vie de la population et le critère clé du succès économnique d’un pays dans la comparaison internationale. Le rapport Draghi – dont le premier chapitre est conacré à une comparaison de la productivité du travail avec les Etat Unis – nous a rappelé, s’il en était beosoin, que l’Europe semble avoir décroché gravement (constat qu’il faut cependant nuancer, j’y reviendrai).
La question qui m’a été souvent posée, en tant que président du Conseil : qu’est- ce que la productivité et pourquoi faut-il s’inquiéter de sa stagnation?
Je vais essayer d’y répondre ici simplement en me basant sur les trois minutes que m’a accordé le journaliste de RTL.
La productivité est la valeur que créent les 512 000 personnes travaillant au Luxembourg – qu’elles soient frontalières ou résidentes, fonctoinnaires ou indépendants. Cette valeur est mesurée par la « valeur ajoutée » ou le PIB , qui est de l’odre de 90 milliards d’euros l’année passée. La productivité est de l’ordre de 175 000 euros! C’est un chiffre clé parce que la valeur des biens et services, que les entreprises vendent surtrout à l’étranger, a comme contrepartie les revenus distribués : bénéfices, salaires, impôts. On comprend facilement que plus la productivité sera élevée et plus nous aurons un niveau de vie élevé! Une baisse de la productivité est inquiétante, car elle anonce une baisse du niveau de vie et le risque de se faire dépasser par d’autres pays ou régions.
La notion n’est pas facile à faire passer, même si elle est fondamentale. J’ai avoué dans une interview avec Marc Fassone du Paperjam qu’elle était « invendable » et que, tout compte fait, il était plus facile de parler de « compétitivité », même si cette notion, plus répandue, reste floue tant qu’on ne lui donne pas une définition précise.
Que faire?
Le CNP, à la demande du ministre de l’Économie, des PME et du Tourisme, a réfléchi, à une série de mesures plus concrètes. J’en retiendrai deux parmi la douzaine.
L’intelligence artificielle (IA), dont les études prédisent des effets significatifs sur la productivité. Les grands modèles de langage (LLM) mettent l’IA à la portée de toutes les mains et de toutes les bourses. Selon la dernière enquête TIC du STATEC, 35% des entreprises résidentes utilisent une forme de « sciences des données » (le Luxembourg est le cinquième plus gros utilisateur dans l’UE).
IA : la promesse d’un saut de productivité?
Des chercheurs du FMI, dans une simulation basée sur un modèle de Daron Acemoglou, Prix Nobel d’économie, prévoient un bond de productivité au Luxembourg en réponse à une diffusion de l’IA. “… in our preferred scenario, the gains in Luxembourg could be 2 percent cumulatively, almost twice the European average, and more than 4 times larger than those in Romania. This is due to the composition of the Luxembourgish economy, with more value added in sectors like financial services with higher AI exposure, and due to Luxembourg’s higher wages, which give employers there a greater incentive to adopt AI. In addition, productivity gains in Luxembourg could be more than twice as high if AI turns out to be more capable than in the ‘preferred’ scenario, pointing to larger upside risks as well”.
La loi d’Amara, une sorte de biais congnitif, nous fait exgérer les effets à court terme de nouvelles technologies et sous-estimer l’impact à long terme. Il faut donc avoir une vue à long terme. La stratégie promouvant l’IA, adoptée par le gouvernement, si elle était pleinement mise en œuvre pourrait avoir des effets significatifs, outre ceux déjà importants en soi que porte l’adoption de l’IA et les adaptations continuelles que vont concéder les entreprises.
Selon une étude récente du STATEC, l’intelligence artificielle va impacter 90% des emplois au Luxembourg, la plupart du temps en les rendant plus efficaces, mais elle est aussi susceptible de dégager 14% de la main d’œuvre actuelle, soit quelque 70 000 emplois. On comprend que les syndicats se soient émus de cet effarant constat et aient obtenu du Premier Ministre la mise en place d’un comité d’accompagnement IA. Les auteurs de ces études évitent généralement de thématiser les réductions des effectifs et le chômage qui peut en suivre.
Ce débat sur l’impact social des nouvelles technolgies avait déjà été mené dans le cadre de la stratégie de la Troisième Révolution Industrielle. En 2016, le gouvernement avait demandé à Jeremy Rifkin économiste futurologue d’imaginer un plan pour une transition numérique et verte en se basant sur les prouesses annoncées d’ Internet. Un goupe de travail s’était attelé aux défis de « la fin du travail ».
Islam Nizamul du LISER, fort d’une simulation microéconomique de l’efficacité d’un nouveau barême simplifié de transferts nets d’impôt (de forme polynomiale de degré 4) montre que les régimes d’impôt négatif et de revenu univerel seraient les plus à même d’augmenter le bien-être des citoyens en France et en Allemagne et en Italie, suite à un choc sur la structure de l’emploi. Mais pas au Luxembourg!
Les simulations de Nizamul (et de son co-auteur Colombino) contiennent également deux scénarios dans lesquels la technologie impacte la part relative des emplois qualifiés et moins qualifiés. Les simulations ont été réalisées sur les enquêtes EUSILC de 2015, concernant les couples et des singels résidents, âgés de 18-55 ans. Travail techniquement remarquable, mais qui ne doit pas cacher la fragilité des exercices de micro-simulation.
Les médias n’ont pas fait dans la dentelle, ils en ont tiré des conclusions hâtives, dithyrambiques, pour le très populaire revenu universel, solution miracle qui séduit par sa simplicité.
Les investissements immatériels : un levier méconnu
Le CNP avait déjà pointé le retard d’investissement comme explication de la perte de productivité par rapport aux autres pays. Les investissements immatériels (software et bases de données, R&D, propriété intellectuelle, design, marques, capital organisationnel et formation) sont relativement faibles au Luxembourg, alors que le récent Rapport du CNP montre qu’ils dont un effet favorable significatif sur la productivité (totale des facteurs). Une croissance de 1% de l’investissement immatériel augmente la productivité de 0,05%, surtout dû à la marque, la formation et au capital organisationnel. Voilà donc un levier intéressant à considérer.
La structure économique: le poids des services
Et si le problème de la productivité n’existait que parce que le Luxembourg arbore une spécialisation singulière: son portefeuille d’activité étant dominé parle secteur financier ? Une simulation exposée dans le dernier Rapport du CNP permet de saisir l’impact de la composition des branches produisant la richesse du pays. En effet, on sait que la place financière a un poids très important, mais l’évolution de la productivité est nulle voire négative. Si la composition des branches, dans chacune des économies membre de l’UE convergeait vers une structure moyenne, et que chaque pays conservait son efficacité propre en termes de production par employé, le Luxembourg serait certes moins riche (20% de valeur ajoutée en moins) mais la croissance de la productivité serait plus dynamique. Le Luxembourg serait face à un dilemme: une productivité plus dynamique mais une plus grande sobriété du niveau de vie des citoyens. Mieux vaut, me semble-t-il donner du peps à la productivité plutôt que d’en réduire la voilure.
Dans la deuxième partie de ce blog, je développerai le lien entre profitabilité et productivité du point de vue des entreprises mais aussi la dimension sociale et écologique. Je reviendrai aussi sur la notion de compétitivité.

