Bavardage sur les grands défis du Luxembourg dans un coin de la nouvelle bibliothèque du STATEC à Esch Belval
Comment le Luxembourg a-t-il évolué pendant les 21 années où vous avez été à la tête du STATEC?
Lorsque j’y suis arrivé, en 2003 donc, le pays était déjà en pleine mutation économique, juste après la bulle ne la « nouvelle économie ». A mon sens, il faut donc remonter plus tôt dans le temps si on veut évoquer le dernier changement majeur survenu au niveau de l’économie luxembourgeoise. Celui qui a rythmé ces dernières décennies: l’explosion de la société des services. On peut le situer vers la fin des années 1980 ou le début des années 1990.
Il ne faut pas oublier qu’avant cela, le Luxembourg était «un don du fer comme l’Égypte est un don du Nil», comme l’avait formulé Carlo Hemmer, l’ancien secrétaire général de la Fedil et directeur de la Chambre de commerce en son temps. Nous sommes liés à l’émergence de la sidérurgie. Il ne faut jamais l’oublier. Ce fut une dépendance pour le Luxembourg mais elle apporté la richesse et a permis la construction de nombreuses infrastructures.
Ce dernier changement majeur, c’est la naissance de la place financière?
L’économie de services dont je parle est plus large que cela. Elle comprend la place financière évidemment, mais aussi un domaine comme la communication, un projet comme SES, etc. Il est certain que la déréglementation du système financier international, dans les années 1980, nous a ouvert des opportunités incroyables. Le démarrage a été foudroyant et a permis de vite comprendre que c’était une planche de salut . Et grâce à cet envol, nous n’avons pas suivi le même destin que ces régions industrielles avoisinantes devenues sinistrées en raison du déclin métallurgique.
Diversifier notre économie afin de ramener de l’emploi à tous les laissés-pour-compte de la sidérurgie, c’était ça la grande idée.
Mais elle n’a pas forcément fonctionné…
La substitution d’un poste industriel par un poste serviciel n’a jamais marché. Tout simplement parce qu’un machiniste ne devient pas un employé de banque d’un claquement de doigt. Mais passer d’une économie industrielle à une économie de service grâce à des nouveaux capitaux et de nouveaux talents a tout de même résolu notre problème. Ces nouvelles activités ayant permis de financer les préretraites et autres plans sociaux. Et cela, grâce à l’arrivée de travailleurs frontaliers et de nouveaux migrants qualifiés.
A quel point la population luxembourgeoise a-t-elle évolué ces 20 dernières années?
L’augmentation de la population résidente flirte avec les 50% sur cette période. Et si on voit un peu plus large, disons à un horizon de 30 ou 40 ans, la progression doit se situer entre 70 à 75%. L’influx de population a été gigantesque et presque continu. Il a ainsi suivi le rythme d’une croissance qui n’a connu que quelques ralentissements, comme lors que la grande crise financière et bancaire de 2008.
Cette immigration a dû évoluer au fur et à mesure du temps?
Avant, elle provenait surtout des régions limitrophes. Aujourd’hui, elle arrive de partout: d’Europe, d’Inde, de l’est du continent asiatique, etc. On voit parfois une certaine nervosité s’installer chez nos voisins allemands ou français lorsque le pourcentage d’étrangers dans leur population dépasse les 10%. Chez nous, il se situe allègrement à 48%. Et même à 75% de la population si on tient compte des citoyens ayant au moins un parent de d’origine étrangère. Le Luxembourg possède une société extrêmement diverse.
A côté de la transformation économique, c’est assurément le deuxième grand changement qu’a connu notre pays ces dernières décennies. Et, à eux deux, ils posent énormément de défis : le logement, la mobilité mais aussi, à plus long terme, le financement de l’Etat providence: la santé, l’assurance dépendance et les retraites.
Quand on voit les autoroutes ou les transports en commun le matin, ne doit-on pas se dire qu’on arrive tout doucement à saturation?
Il va y avoir une force de rappel, un frein, oui. Peu à peu, les engorgements vont être tels que les travailleurs ne voudront plus se déplacer pour venir travailler au Luxembourg. Et cela malgré les mesures qui ont et vont être prises. Le télétravail pourra aider mais on sent que son extension ne sera pas infinie. Et, à un moment donné, la population et la population active vont stagner. Qui plus est que les régions situées autour de nous ont des populations qui ont, elles aussi, tendance à se contracter. Bref, notre réservoir est loin d’être infini.
Selon le dernier recensement, la population luxembourgeoise compte aujourd’hui 672.000 personnes. Le plafond de verre dont vous parlez, à quel niveau le situez-vous?
Le STATEC a présenté cet été des projections qui vont jusqu’en 2060. Et, selon les hypothèses retenues – qui sont surtout portées par l’évolution de la productivité -, on va approcher une population d’un million de personnes. Cependant, ces projections sont « naïves», étant donné qu’il manque certains freins dont la modélisation n’est pas encore terminée. En matière de mobilité, de logement ou de population disponible dans la grande région.
Comment interprétez-vous que la progression de nombre de travailleurs frontaliers baisse petit à petit? Que ceux-ci viennent de France, de Belgique ou d’Allemagne. C’est dû aux freins que vous évoquiez?
Plusieurs phénomènes jouent. Certains vont être d’ordre structurel. Peu d’études ont été menées sur le sujet et on en sait donc peu de choses, la statistique, par construction s’arrêt à la frontière ! Mais un facteur comme, par exemple, la fatigue qui s’installe à la longue chez les gens qui font les trajets rentre dans cette catégorie. Ou le fait que certaines populations, à l’image de l’Allemagne, ne progresse plus et qu’elle est donc de plus en plus difficile à mobiliser pour nous.
A côté, il y a aussi des phénomènes conjoncturels. Je pense là notamment au salaire. Un revenu net élevé, avec un différentiel important par rapport aux pays voisins, a toujours été un des attraits du Luxembourg. Mais si cet écart s’amoindrit, l’incitation à rejoindre notre pays diminue. Pour attirer des « talents», nous sommes ainsi condamnés à offrir des salaires toujours plus élevés et des conditions de travail plus intéressantes. Ce qui implique donc que le pays doit se spécialiser dans des domaines à forte valeur ajoutée, afin de mieux pouvoir rémunérer les employés. On entend souvent que le salaire minimum est trop élevé chez nous, mais c’est une manière de parvenir à attirer du personnel. Si on ne le faisait pas, on courrait à la catastrophe!
L’écart entre les salaires luxembourgeois et ceux en vigueur ailleurs a-t-il tendance à s’écraser?
Oui. Pour le moment, les salaires nets luxembourgeois sont moins intéressants. Mais comme je le disais, c’est conjoncturel et lié à la croissance très modeste actuellement en vigueur en Europe. On peut espérer que cela change avec la baisse des taux d’intérêt.
Quand on écoute les économistes, on a l’impression que le «miracle luxembourgeois»- comme certains l’appellent – vu ces 20 ou 30 dernières est plus proche de la fin que du début. Cela se matérialise dans vos statistiques?
La progression est cassée, il faut le dire. Cela m’irrite quand j’entends encore parler de croissance excessive. Nous tournons aujourd’hui, généralement, autour des 2% de croissance. Si on regarde les projections à long terme, on va tourner autour de 1,7 %. Et encore, si vous corrigez avec l’augmentation de la population, on on s’approche de 0. Et cela, alors qu’on sort de période à 3 voire même 4 ou 4,5%. La croissance élevée, c’est du passé!
Comment prolonger ce « miracle luxembourgeois» alors?
C’est toute la question … qu’on se pose trop peu, à mon sens. On a tellement pris l’habitude de parler de tous les effets négatifs de la croissance (le logement, la mobilité, etc.) qu’on en a oublié que c’était quand même agréable d’avoir un emploi au sein d’une entreprise qui paie correctement. Or, tout cela n’est pas garanti. Personne ne semble savoir de quelles activités le Luxembourg pourra vivre dans 10 ou 20 ans. Nous sommes un pays qui a dû en permanence se réinventer. On devrait passer beaucoup plus de temps à évoquer les politiques de diversification et des activités que l’on pourrait attirer au Luxembourg. Celles à haut potentiel et compatibles sur le plan environnemental.
Vous ne sentez pas une telle volonté?
J’avoue que cela m’inquiète. Je ne ressens pas la même préoccupation à ce niveau-là que celle qui était présente lorsque je travaillais moi-même au ministère de l’Economie. A l’époque, on pouvait même parler d’obsession. Mais tout cela est juste un sentiment. Je n’ai pas d’études empiriques qui tendraient à le prouver… Cependant, j’ai l’impression que ce qui prévaut aujourd’hui, c’est cette idée que le pays est déjà suffisamment riche et que l’être davantage ne nous rendra pas plus heureux… Pourtant, le Luxembourg a besoin d’une certaine croissance économique pour que nous puissions défendre notre niveau de prospérité pour les générations qui nous succèdent
Quand on vous écoute, on a un peu le sentiment que le Luxembourg va dans le mur…
Non. Parce que notre population est aujourd’hui assez diversifiée et suffisamment éduquée pour qu’une prise de conscience de ce besoin de s’ouvrir à d’autres choses se réalise. Le véritable défi est plutôt : comment parviendra-t-on à stimuler la créativité, l’inventivité, l’entrepreneuriat.
Un des sujets du moment, c’est le débat sur une possible réforme des pensions. Statistiquement, voit-on clairement à quel point le système luxembourgeois est généreux?
Oui. C’est indéniable. Et parce qu’il est aussi généreux, nous avons une population qui part tôt à la retraite. Seuls 10% des résidents ayant atteint l’âge de 60 ans travaillent encore. Dès qu’ils le peuvent, les personnes fuient le marché du travail. Statistiquement, on voit des coupures assez folles. Il n’est donc pas étonnant que notre système des pensions aille dans le mur… Il faudrait insister pour que la population reste davantage productive au-delà de cette barrière de 60 ans. Je parle ici évidemment des personnes en bonne santé, pas de ceux qui ont le dos cassé par une carrière passée sur les chantiers.
Il faut aussi garder dans un coin de la tête ce qu’écrivait la Commission européenne dans son dernier rapport sur le vieillissement de la population: si on suit la voie actuelle, à l’horizon 2070, ces pensions associées à l’assurance dépendance et aux soins de santé devraient fortement augmenter. Et, passer d’un montant représentant environ 9,2% du PIB à … 18%. Pour vous donner une échelle, le PIB actuel en valeur du Luxembourg, c’est plus ou moins 80 milliards d’euros. Cela signifie donc que si on était en 2070, on aurait besoin de 8 milliards de plus chaque année pour les financer. C’est colossal!
Qu’attendre alors du grand débat lancé cet automne par la ministre de la Santé et de la Sécurité social, Martine Deprez?
Je ne pense pas qu’il y aura des avancées révolutionnaires. Je sais que je vais irriter des personnes en disant ça, mais c’est la science et l’histoire qui nous l’enseignent. L’économie politique des réformes appelle cela la « tragédie des horizons ». Cela théorise le fait qu’il est impossible de réformer une matière tant qu’il n’existe aucune contrainte dure et urgente. En d’autres mots: tant qu’on ne sera pas dans le mur, on n’arrivera pas à réformer. L’argument rationnel qui consiste à dire « changeons les choses aujourd’hui parce que ce sera moins pénible que de le faire demain» ne tient pas. Il ne résiste pas au fait qu’il y aura toujours une partie de la population qui dira: mais pourquoi je dois en souffrir aujourd’hui alors que ce les bénéfices potentiels sont lointains et incertains?
Mais on pourrait quand même réformer de petites choses à gauche à droite, non?
Tout à fait. Comme le fait d’inciter les gens à travailler plus longtemps, afin de tendre davantage vers les 65 ans. Travailler sur cette longévité active est même, à mes yeux, déjà un sacré chantier sur lequel on doit progresser. Je suppose aussi que le gouvernement va encourager tout ce qui touche au deuxième et troisième piliers des retraites, soit les pensions complémentaires que peuvent financer les employeurs et les employés eux-mêmes. C’est une matière fiscale, elle est donc en principe assez simple à mettre en place. Mais attaquer les réformes importantes, comme la réduction du montant des retraites, cela s’annonce compliqué, comme je le disais. C’est la tragédie des horizons. Et on vit la même chose au niveau du changement climatique. Quand l’horizon apparaît encore très loin, réussir à mobiliser les troupes est ardu. Mais c’est une bonne chose que le gouvernement ose déjà mettre cette problématique sur le tapis
Interview avec Julien Carette, Point
L’interview est également parue en allemand dans le Wort
https://www.virgule.lu/economie/pour-attirer-des-talents-nous-sommes-condamnes-a-offrir-des-salaire