La cohésion sociale résiste, malgré l’inégalité rampante des revenus
Le premier rapport Travail et Cohésion sociale a été présenté, il y a vingt ans dans les jardins du siège de la Luxembourg Income Study (asbl), rue des Pommiers (Cents). Ce premier rapport faisait la part belle au chômage et à l’emploi, le travail étant considéré comme la base de la cohésion sociale. Depuis lors, le rapport s’est enrichi et diversifié.
Il n’est de richesse que d’hommes
La progression de l’immigration a été forte depuis plus de 20 ans un peu partout dans le monde et en particulier en Europe, c’est une lame de fond, immigrés, migrants demandeurs d’asile…
L’histoire du pays, témoigne de cette mutation permanente au cours des siècles, par une sorte d’infusion lente au cours des générations. La projection de population du STATEC, publiée en juillet, montre qu’en 2060, la population atteindrait le million si toutefois la croissance économique se poursuivait à un taux de 2% par an et que le Luxembourg restait attractif en termes de rémunération. Le défi est économique (infrastructures, logement) mais aussi celui du vivre-ensemble, comment créer une majorité autour de valeurs humanistes, démocratiques et forger un contrat social autour d’objectifs de développement communs. La question de la cohésion sociale se pose avec encore plus d’acuité. Le politologue Yasha Mounk, qui connaît bien l’Europe et enseigne aux USA, parle de la « grande expérience » des démocraties à l’épreuve de la diversité. En effet, la diversité, malgré tous les avantages, menace, selon lui, le modèle européen de l’État-nation, né au XVIIIe siècle et basé sur une communauté politique qui se définit par le récit de son homogénéité ethnico-culturelle. Les questions identitaires guettent.
C’est l’expérience à laquelle est confronté le Luxembourg depuis quelques décennies. Si l’expansion de la population n’a pas provoqué de heurts jusqu’à ce jour c’est peut-être à cause du succès de son modèle de croissance économique, de l’ascension sociale, de la redistribution des richesses. Admettons l’hypothèse que le « modèle social luxembourgeois » ait cimenté la cohésion sociale.
La progression de l’immigration a été forte depuis plus de 20 ans un peu partout dans le monde et en particulier en Europe, c’est une lame de fond, immigrés, migrants demandeurs d’asile…
L’histoire du pays, témoigne de cette mutation permanente au cours des siècles, par une sorte d’infusion lente au cours des générations. La projection de population du STATEC, publiée en juillet, montre qu’en 2060, la population atteindrait le million si toutefois la croissance économique se poursuivait à un taux de 2% par an et que le Luxembourg restait attractif en termes de rémunération. Le défi est économique (infrastructures, logement) mais aussi celui du vivre-ensemble, comment créer une majorité autour de valeurs humanistes, démocratiques et forger un contrat social autour d’objectifs de développement communs. La question de la cohésion sociale se pose avec encore plus d’acuité. Le politologue Yasha Mounk, qui connaît bien l’Europe et enseigne aux USA, parle de la « grande expérience » des démocraties à l’épreuve de la diversité. En effet, la diversité, malgré tous les avantages, menace, selon lui, le modèle européen de l’État-nation, né au XVIIIe siècle et basé sur une communauté politique qui se définit par le récit de son homogénéité ethnico-culturelle. Les questions identitaires guettent.
C’est l’expérience à laquelle est confronté le Luxembourg depuis quelques décennies. Si l’expansion de la population n’a pas provoqué de heurts jusqu’à ce jour c’est peut-être à cause du succès de son modèle de croissance économique, de l’ascension sociale, de la redistribution des richesses. Admettons l’hypothèse que le « modèle social luxembourgeois » ait cimenté la cohésion sociale.
La Croissance économique atténue l’inégalité
Dans son rapport “Impact of growth on inequality and social outcomes » (2024)” préparé pour le G20, le FMI montre que la croissance économique est une condition nécessaire de maintien de l’égalité des revenus : en effet les épisodes prolongés de stagnation sont suivis d’accroissement de l’inégalité des revenus. Les récessions n’augmentent l’inégalité de revenu que modestement. Cependant les pays qui pratiquent des politiques budgétaires actives, appliquent des politiques de redistribution, investissent dans l’éducation et la protection sociale arrivent à endiguer la montée de l’inégalité. Les politiques macro-économiques sont un ingrédient essentiel de la cohésion sociale et du plein-emploi.
Le grand brassage, grand renouvellement
Le Recensement de la population (2021) analysé par le STATEC en coopération avec l’Université et le LISER, a montré qu’un gros quart « seulement » de la population a deux parents nés au Luxembourg (ces derniers pouvant avoir dans leur lignée des ancêtres venus d’autres pays).
Les 3/4 quasiment des Luxembourgeois ont un parent né à l’étranger! La population a donc mué fortement, elle s’est diversifiée, enrichie, complexifiée. On peut parler d’un grand mélange ou d’un grand brassage! Les luxembourgeois, dont au moins un parent est né au Luxembourg, représentent 37% de la population, les « nouveaux Luxembourgeois”, ceux de « deuxième génération », ayant deux parents nés à l’étranger, pèsent 15,8% de la population résidante. C’est le groupe qui a le plus progressé. Les modalités par lesquelles se fait ce brassage, comme les mariages mixtes (17% den 2023 entre Luxembourgeois et non-Luxembourgeois), le travail, la vie publique associative, devront être explorées plus avant.
A l’avenir, les projections de population devront prendre également en compte le changement de nationalité des immigrés et de leurs descendants au fur et à mesure qu’ils de fondent dans la majorité historique, effaçant d’une certaine manière l’opposition entre les natifs et les minorités.
La cohésion sociale menacée?
Le concept de cohésion ancré dans le Traité de l’Union européenne qui traduit une aspiration à la solidarité entre les pays, les régions et les citoyens n’est pas défini de manière précise. Il y a la définition commode du Conseil de ‘Europe : « La cohésion sociale et la capacité d’une société à assurer le bien-être de tous ces membres, en réduisant les disparités et en évitant la marginalisation ». Cette définition a été enrichie au fil des années et continue à faire l’objet de recherches. Ainsi le sociologue Serge Paugam, dans son livre « L’attachement social » (Seuil, 2023) considère l’entrecroisement de quatre types de liens qui font tenir ensemble la société. Ces liens fondamentaux sont : la filiation (parents et enfants), la participation élective (conjoints, proches amis), la participation organique (acteurs du monde professionnel), la participation citoyenne (communauté politique). Ces liens donnent, en principe, protection et reconnaissance aux individus. Cependant les liens peuvent se rompre. La cohésion sociale, aspiration à la concorde, dans la vie réelle peut déboucher sur un treillis de liens fragiles voire oppressants.
En 2019, le STATEC avait consacré l’essentiel de son rapport Travail et cohésion sociale aux multiples dimensions de la cohésion sociale, mobilisant des variables de perception et de confiance et des indicateurs d’inégalité et de pauvreté. Face à la complexité de la tâche, souvent, le STATEC a opté pour une définition négative de la cohésion sociale, mettant en avant l’inégalité de revenu, le taux de pauvreté, la privation des biens et services essentiels et le non-emploi : plus il y a de disparité, moins il y a de cohésion sociale. Or ce pis-aller pragmatique n’est pas à la hauteur du défi dans une société en mutation profonde.
Passions tristes
Le STATEC avait organisé une table ronde avec le sociologue François Dubet, auteur du livre « Passions tristes » (Seuil, 2019) . L’auteur avance que nous sommes entrés désormais dans un nouveau régime d’inégalité marqué par des inégalités multiples et singulières mettant en compétition les individus. Les passions tristes sont la haine, l’envie, le ressentiment. Une société qui promeut l’égalité des chances, n’a pas de problème avec les inégalités sociales pourvu qu’elles soient « justes ». Seules les inégalités « injustes », c.à.d. les discriminations soulèvent un problème pouvant mener à des colères voire à des révoltes. D’une manière générale, la cohésion sociale est tributaire de la grille de lecture philosophique de l’égalité à laquelle on se réfère, souvent implicitement : Karl Marx (classes), John Rawls (maximin) ou Amartya Sen (capabilités). Chaque approche de l’inégalité appelant une panoplie d’indicateurs, une interprétation différente et, in fine, des politiques spécifiques. Cet aspect n’a pas attiré une attention suffisante dans les rapports Travail et Cohésion sociale successifs.

Comment sortir 20 000 personnes de la pauvreté?
La « Stratégie de Lisbonne » (2000-2010) puis la stratégie “UE2020″, qui avait demandé aux Etats membres de fixer des objectifs nationaux de réduction de la pauvreté été un échec cuisant. Lors de la dernière législature, la Commission européenne sortante a fixé un objectif de réduction de la pauvreté au niveau européen de 15 millions de personnes d’ici 2030 (mesuré par l’AROPE). Dans ce contexte, le Luxembourg, dans la dernière législature, s’est donné pour objectif de baisser le taux d risque de pauvreté (AROPE) entre 2019 et 2030 de 3 points de pourcentage à 17,1% en 2030.
On ne sait pas quelles mesures seraient de nature à réduire le risque de pauvreté efficacement aux cours des années à venir. Mais au vu des contre-performances passées, une réflexion et une analyse approfondies seraient fortement recommandées !
L’élimination des déchets d’aides, c.à.d. le non recours aux aides offertes par l’Etat, est une piste intéressante. Elle permet selon une simulation présentée dans le présent rapport d’abaisser nettement le taux de risque de pauvreté.
« Acrasie”, la faiblesse de la volonté
Malgré le savoir statistique et scientifique accumulé, malgré la volonté affichée de promouvoir l’égalité, la pauvreté n’a pas reculé, comme le montre le graphique ci-dessus. Au contraire, la stratification de la société s’est poursuivie. Comment expliquer ce paradoxe ? Est-ce une faiblesse de la volonté ? D’autres avanceront les rapports de force économiques et politiques contraires.
Le philosophe Florent Guénard dans la « Passion de l’égalité » (Seuil, 2022) s’est interrogé sur cette paresse de l’égalité. « Il est plus facile d’accepter une situation dont on tire profit. Même lorsqu’on considère qu’elle est injuste. La jouissance du confort matériel l’emporte sur les convictions égalitaristes. Dans une société inégalitaire, les satisfactions que procure l’égalité peuvent au mieux-être imaginées ». Selon lui, le désir de puissance et de distinction est tout aussi fort que l’idéal d’égalité.
Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas de progrès possible vers plus d’égalité. Il y a des icônes de la pauvreté médiatiquement acceptables comme les monoparentaux, les enfants (taux de pauvreté de 24%) et les « working poor » pour lesquels il semble y avoir un consensus que ces personnes sont particulièrement vulnérables et doivent bénéficier d’une aide prioritaire.
Les sujets qui méritent développement
Les rapports Travail et cohésion sociale ont touché à des nombreux sujets au cours des 20 dernières années. Les inégalités de genre ou les inégalités de salaire, les concepts de chômage ou de non travail ont été utilisés pour mettre en lumière le sous-emploi.
Certains ont été insuffisamment traités. Comme l’ont montré Thomas Piketty et Louis Chauvel dans leurs ouvrages, l’inégalité profonde est surtout patrimoniale. Louis Chauvel insiste sur l’accès au logement et à la propriété comme véritable marqueur entre gens fortunés et gens défavorisés fussent-ils membres de classes moyennes supérieures.
Les inégalités d’émissions de carbone, qui renvoient à la consommation de biens durables comme la voitures, le logement, les voyages. Avec l’impératif de la transition énergétique, la dimension sociale de ce changement profond devient cruciale. Les rapports Travail et Cohésion sociale s’y sont attaqués, beaucoup reste à faire.
Le défi empirique de l’appréhension de la cohésion sociale n’est pas une raison d’abandonner l’ambition de mesurer la force des liens qui construisent la cohésion sociale sous ses multiples facettes, y compris culturelle (linguistique). C’est un sujet clivant car il peut conduire à un débat toxique sur l’identité des Luxembourgeois versus les non Luxembourgeois. Ce n’est pas une raison de l’esquiver.
On a un peu vite évacué le concept de « classes », au bénéfice de l’analyse de trajectoires personnelles. Or il y a bien des groupes influents, des hiérarchies, des structures de pouvoir qui s’imposent à la « société d’individus ». Les prochains rapports devraient explorer le pouvoir explicatif du concept de classe. Le STATEC avait éclairé la situation particulière des « classes moyennes », mais sans approfondir cette dimension.
Un autre aspect négligé est la « prédistribution », la distribution qui se force au niveau des revenus primaires gagnés dans l’emploi, avant la redistribution par l’Etat. Un cas d’inégalité fondamental est l’enseignement et la formation qui n’offrent pas les mêmes chances aux élèves et étudiants. Les nombreuses analyses menées par l’OCDE sur les données PISA et sur celles récoltées par le LUCET dans les écoles primaires mettent en exergue l’inégalité originelle par catégories socio-économique et par nationalité.
Il y a une catégorie de personnes invisibles, négligées, vivant aux marges de la société : ce sont les vagabonds et sans domicile fixe. Ces personnes ne sont pas prises en compte dans les enquêtes du STATEC. Pourtant des données existent auprès de structures d’aide comme la Croix Rouge. C’est un groupe vulnérable qui mérite d’être reconnu par la statistique officielle.
Il y a d’autres manières d’explorer et de représenter la pauvreté dans notre pays. Claude Frisoni et Raymond Reuter dans leur livre « Les exclus du festin – La pauvreté au Luxembourg » ont mis des visages sur des statistiques et des histoires cachées à la vue de tous. Si l’analyse quantitative doit primer, les études de cas, les monographies ont leur charrient leur part de vérité.
Le rôle du STATEC
Le STATEC s’est cantonné dans le rôle d’éclaireur en affinant les mesures et les analyses mais s’interdit le rôle de consultant. Celui- ci renvient à des organismes légitimes du monde associatif et militant, aux partenaires sociaux, aux partis politiques et groupes d’intérêt divers, de formuler leur appréciation sur l’état de la société.
Le STATEC a essayé d’associer plus étroitement les parties prenants en créant, à la demande de la Chambre des Députés un « comité d’accompagnement du TCS », présidé par le Professeur Louis CHAUVEL de l’Université de Luxembourg, permettant aux usagers d’évaluer la qualité des travaux et de mettre l’accent sur les thèmes à développer sans pour autant interférer dans des questions statistiques et méthodologiques. Le TCS, c’est aussi un travail d’équipe mobilisant une douzaine de collaborateurs avec des spécialités diverses dans un effort commun, sous la houlette de Jérôme Hury.
Dr Serge Allegrezza, directeur du STATEC