La lutte contre la pauvreté n’aura pas lieu!
La présentation du rapport Travail et Cohésion Sociale de cette année a débuté par deux constats marquant le monde du travail qui déterminent la cohésion sociale: les knowledge workers et les working poors. Ces deux groupes sont emblématiques de la tension qui que qui pèse sur la cohésion sociale du pays. Ils exhibent l’intrication du type d’emploi, de la distribution du revenu et de la cohésion sociale. L’explosion de l’emploi et de la population au cours de la décennie a transformé profondément le tissu social qui compte un éventail de 180 nationalités.
Knowldege workers
Premier constat. Les « knowledge workers », les travailleurs hautement qualifiés, bardés de diplômes, maîtrisant les technologies de l’information et de la communication, occupés dans des entreprises à haute valeur ajoutée, positionnés sur le marché intérieur européen. Leur salaire est relativement plus élevé et ils peuvent bénéficier du télétravail. Tant que le Luxembourg reste compétitif, les entreprises multinationales prospèrent, les groupes de knowledge workers dictent la hiérarchie des salaires et, partant, l’évolution des revenus dans l’ensemble de l’économie. Les autres branches doivent suivre, obligées elles aussi d’attirer ou de retenir la main d’oeuvre (immigrée ou frontalière).
Tant que les fleurons de l’industrie dans la finance, les technologies de la communication et de l’information, les professions scientifiques se développent plus rapidement que les autres groupes de travailleurs, on devrait assister à une disparité grandissante des salaires et donc à une augmentation des inégalités et de la pauvreté. Certes l’Etat providence peut mettre en place, par le jeu des transferts sociaux et de l’imposition, des politiques qui contrebalancent cette tendance à la divergence.
Cependant le narratif de la trajectoire inégalitaire, portée par l’expansion du groupe des travailleurs les plus qualifiés, dans un marché de l’emploi en expansion, n’est pas encore suffisamment documentée. On attend des études sérieuses prenant en compte l’aspect dynamique, voire longitudinal de la structure des salaires et des revenus.
Working poors
Deuxième constat. Il y a près de 13% des travailleurs classés comme pauvres. Certes, cette proportion est inférieure à celle correspondant au taux de risque de pauvreté national (17,2%), mais figure tout de même parmi les plus élevés d’Europe.
Le cas des working poors illustre le lien entre travail et conditions de vie puisqu’il reflète autant le salaire, souvent modeste, car gagné dans une branche à valeur ajoutée relativement faible (hôtellerie-restauration, construction, commerce…) que la situation du ménage défavorisé dont les membres ne prestent pas assez d’heures de travail au regard des bouches à nourrir. Les « working poors » sont exemplatifs de l’importance d’une bonne insertion sur le marché du travail, à temps plein ou à temps partiel choisi, par les adultes composant le ménage, mais aussi des compléments de revenus de type REVIS, des transferts sociaux et de la formation professionnelle. Les travailleurs précaires bénéficient des opportunités que fournit un marché en expansion, mais peuvent pâtir d’un retournement de la conjoncture.
Combattre la pauvreté c’est d’abord choisir la bonne cible
Le taux de risque de pauvreté usuel est celui préconisé par l’Union européenne : le taux de risque de pauvreté qui dénombre 17,2% des personnes en-dessous du seuil. Si on y inclut les personnes dans un ménage à très faible intensité de travail ou privés de biens essentiels, le taux de risque et 19,4%%
Le dernier Rapport Travail et Cohésion Sociale met en avant également deux concepts encore peu familiers du risque de pauvreté, qui donnent une image contrastée de la situation sociale, dépendant des éléments de définition retenus.
La première est le taux de risque de pauvreté issu de revenu arbitrable, ou le « reste à vivre » i.e. le niveau de vie dont on a défalqué certaines dépenses incontournables (« préengagées ») comme les loyers/intérêts hypothécaires, les assurances etc. Cette notion de pauvreté calculé à partir du revenu effectivement disponible fait monter le taux de risque de pauvreté à 21%. Les prestations en nature, significatives au Luxembourg, réduisent le taux de risque de pauvreté de 2 points de % environ.
En revanche, l’indicateur multidimensionnel, prenant en compte la consommation et le patrimoine, renvoie un taux de risque de pauvreté de 4%, en baisse.
Le REVIS, construit sur les budgets de référence, calculés par le STATEC, propose un seuil de pauvreté absolu fixant un panier de biens et services jugés indispensables pour vivre décemment dans un pays riche comme le Luxembourg. La démarche partant des minima a l’avantage d’être plus concrète mais le résultat ne diffère pas fondamentalement du taux de risque de pauvreté monétaire relatif traditionnel.
Loin de donner dans le misérabilisme, le Rapport Travail et Cohésion Sociale montre qu’il appartient aux décideurs politiques, aux forces vives de la nation de s’entendre dans un débat démocratique sur la définition qu’ils souhaitent adopter pour cerner les différentes formes d’inégalité et de pauvreté, d’en comprendre les principaux ressorts et de fixer des objectifs en vue d’agir efficacement sur sa réduction.
L’échec de la stratégie UE2020
Est-ce possible de réduire de manière concertée et volontaire le taux de pauvreté ? On peut en douter si on prend l’exemple de la Stratégie UE2020 qui devait rendre l’Union européenne plus intelligente et inclusive. Pendant 10 ans les pays de l’UE ont prétendu poursuivre des objectifs fixés au niveau communautaire, déclinés au niveau national et décrits avec profusion de détails dans leur Progamme de réforme national. L’exemple de l’objectif de réduction de la pauvreté est exemplaire de cet échec patent.
Selon le Plan national de Réforme, envoyé à Bruxelles, l’objectif des personnes en risque de pauvreté pour l’année 2020 était de 66000 personnes, soit une réduction de 17 000 personnes par rapport à la situation de départ en 2010. En 2020, le nombre de personnes en risque de pauvreté était de 125 000 personnes, soit près du double de l’objectif fixé ! Echec pathétique sur toute la ligne. Pendant 10 années le Luxembourg n’a pas cessé de s’éloigner de l’objectif qu’il s’était fixé sans que cela n’émeuve quiconque au gouvernement ou au Parlement. La Stratégie UE2020 a été enterrée en catimini sans qu’ aucune évaluation de son efficacité n’ait été entreprise. Jetée aux poubelles de l’histoire, à côté de feu la « Stratégie de Lisbonne » ! Comment expliquer ce silence, cette dissonance cognitive ?
Le philosophe Florent Guénard dans son livre « la passion de l’égalité » (Seuil, 2022) se pose la question de notre passivité face à l’augmentation de la stratification sociale, il avance comme explication notre schizophrénie : « nous sommes tiraillés parce que le désir d’égalité a le même ressort que la quête de puissance à laquelle les comparaisons interpersonnelles nous incitent… ». S’il dit vrai, il n’y aura toujours pas de véritable lutte contre l’inégalité et la pauvreté.
Dr Serge allegrezza
Directeur du statec