Aller au contenu principal

Inégalités et pandémie

15 octobre 2021

Le virus du Covid-19 n’est pas aveugle :  il frappe les plus démunis !

« Nous n’avons pas tous été exposés de la même manière au virus » titrait Le Quotidien du 21 septembre 2021. Le projet « Santé pour tous », lancé par Madame la ministre de la Santé Paulette Lenert, est une commande confiée au LISER et au STATEC et vise à appréhender l’inégalité des citoyens face au COVID-19[1]. Les données fournies par l’IGSS, avec le soutien de la Direction de la santé, ont permis d’examiner pour la première fois les données (anonymisées) sur les résidents, inscrits à la sécurité sociale, contenant les résultats des tests au COVID-19, les épisodes d’hospitalisation ou en soins intensifs, voire les décès. La base de données a permis pour la première fois de procéder à une analyse fine des facteurs influençant la probabilité d’être infecté par le virus comme par exemple le genre, l’âge, le revenu, la taille du ménage, la nationalité, la branche d’activité, le statut face au marché du travail, le fait d’être actif ou chômeur, bénéficiaire d’aide sociale ou marqué par des comorbidités. Les résultats préliminaires ont été présentés et discutés à l’université du Luxembourg à Belval en présence d’un panel de chercheurs comme le professeur Michael Marmot, expert mondial de santé publique. Les résultats montrent que, malgré le système de santé gratuit et accessible à tous, des inégalités socioéconomiques marquées gouvernent l’infections et ses conséquences.

Avec une gestion de la crise sanitaire à la bulgare, le Luxembourg aurait compté 6739 morts en plus

En effet, si appliquant le taux de motralité de la Bulgarie au Luxembourg on aurait 6739 morts en plus, soit 11348 décès. Nous nous en sommes mieux tirés que nos voisins: si on avait un taux de mortalité allemand, nous aurions  3000 morts en plus, 2326 morts supplémentaires avec un taux de mortalité belge et 1632 décès en plus en appliquant le taux de mortalité français. Il n’y a que Chypre et l’Irlande qui font mieux en termes de décès. Comme dans beaucoup d’autres pays, il y a bien eu, au Luxembourg, surmortalité au cours de l’année 2020, représentant 1 280 années de vie perdues (5.1 années en moyenne). N’en déplaise aux corona sceptiques et aux complotistes de tout poil.

Le taux de risque de pauvreté est resté stable, malgré la pandémie !

La pandémie a porté un coup dur aux enquêtes auprès des ménages: en raison des mesures de protection contre la propagation du virus, la collecte de données en face-à-face par questionnaire a souffert et a accumulé du retard. En contrepartie, des enquêtes en ligne ont été mises en place mais elles ne sont pas – pour l’heure –  un substitut parfait au travail de persuasion, d’assistance et de contact direct avec les enquêteurs(trices). Pour estimer les revenus des ménages pour 2020, le STATEC a donc recouru, comme l’y enjoint sa loi constituante, à une source administrative, en l’occurence l’Inspection générale de la sécurité sociale (IGSS), dont le secours s’est révélé très précieux.

Le résultat de l’exercice est que les inégalités de revenus sont restées stables en 2020, de même que le taux de risque de pauvreté qui stagne à 17.2%. Il faut préciser qu’il s’agit d’une estimation basée sur une méthode différente des années précédentes et qu’elle n’est donc pas directement comparable.

Ce résultat de la stabilité de l’inégalité de revenu n’est pas anodin.

En effet, les études historiques sur les pandémies nous suggèrent deux résultats contrastés: tout d’abord, si la pandémie était très grave – en nombre de morts et de destruction de richesses – comme la « peste noire » au XIVème siècle, les inégalités avaient tendance à diminuer, alors que si la pandémie était moins mortelle comme la « grippe espagnole » du début du XXème siècle, les inégalités avaient plutôt tendance à augmenter[2]. C’est ce que suggère le livre de Walter Scheidel qui a étudié l’inégalité depuis l’âge de pierre. Les enquêtes d’opinion que le STATEC avait faites lors du confinement (mai 2020) laissaient penser qu’une proportion non négligeable de la population allait subir une baisse de son niveau de vie et un accroissement de l’inégalités.

Mais l’histoire ne se répète pas. La stabilité du taux de pauvreté, estimée par le STATEC, suggère que les aides massives consenties par l’État sous forme notamment de chômage partiel, ont permis de contenir la baisse des revenus des ménages et leur distribution. Fait unique : un peu partout dans le monde, la santé a primé sur l’économie. L’Etat étant intervenu massivement au niveau sanitaire, économique et social, au prix d’un accroissement notable de la dette publique. On verra comment va se développer l’inégalité après la reprise économique.  

Quel indicateur de pauvreté choisir ?

Il existe plusieurs versions de l’indicateur de risque de pauvreté selon les éléments de richesses pris en compte ou la plage de la distribution que l’on veut privilégier.

Par exemple, le taux de risque de pauvreté UE2020 ajoute la proportion des ménages à faible intensité de travail et ceux en situation de privation matérielle grave. Cela fait monter l’indicateur de pauvreté à 21% environ pour 2021. En revanche, si on tient compte d’éléments de patrimoine et de consommation, le taux de pauvreté tombe à 5% environ. On demande souvent aux statistiiens quel est le « vrai » taux de pauvreté. La réponse est éminemment politique, c’est aux citoyens d’en débattre et d’en décider démocrtiquement. Cela pourrait être le niveau du REVIS, le revenu social minimim, qui est calqué sur le « budget de référence » du STATEC.

 Peut-on combattre l’inégalité?

Thomas Piketty[3] répond, sur base de ses recherches, que la marche vers l’égalité n’est guère linéaire mais plutôt chaotique, dépendant des luttes sociales, des représentations du fonctionnement de l’économie, de la volonté réformatrice des gouvernants et des élites. La fiscalité est un instrument efficace si on veut bien l’appliquer globalement.

 A l’opposé, l’historien Walter Scheidl[4], professeur à l’université de Princeton, montre dans son livre que,  sur le temps long, les inégalités ne diminuent significativement qu’après que les « quatre cavaliers du nivellement  » aient sévi: révolution, guerre totale, collapse de l’État, pandémie meurtrière. Il n’y a pas de déterminisme ni de marche inexorable vers l’égalité.

Enfin, il y a une méthode douce et pacifique : la « méthode communautaire ». En effet, entre 2010 et 2020, l’UE s’était promise de d’oeuvrer pour une Europe « intelligente, durable et inclusive ». Un des grands objectifs « EU2020 » avait retenu la baisse de la pauvreté, allant jusqu’à fixer une cible exprimée en nombre de pauvres. Les statistiques publiées dans les rapports Travail et Cohésion Sociale successifs, au cours des dix dernières années, montrent que l’objectif n’a pas été atteint, loin s’en faut. Sans que cela n’émeuve outre mesure ni les décideurs ni l’opinion publique! Il y a un hiatus entre les objectifs quantitatifs et la politique dans le domaine social, fiscal et de l’emploi. Il faut craindre qu’il en ira pareillement avec les efforts de réduction de pauvreté retenus par les objectifs du développement durable (SDGs),  adoptés par l’Union européenne dans sa stratégie « Green New Deal » rejoignant les recommandations de l’ONU.

Le monde d’après

Lors de la pandémie, au plus profond du confinement, certains avaient commencé à imaginer un monde nouveau, le « monde d’après » , un monde meilleur, informé, assagi par les leçons de la crise sanitaire. L’avenir nous dira dans quelle mesure il est possible d’infléchir significativement les inégalités de revenu, de patrimoine et d’opportunités après la pandémie. Cette dernière n’est que le prodrome des conséquences annoncées du dérèglement climatique, rendues palpables par les inondations de cet été au Luxembourg. Les contraintes drastiques de la décarbonation de l’activité  à l’horizon 2050 annoncent une transformation profonde de la société, appelée à devenir plus « sobre », mais sera-t-elle aussi plus équitable ?

Un marché du travail plus fragmenté

Le marché du travail continue de porter les stigmates de la crise du COVID-19. La crise a révélé l’importance des travailleurs en première ligne ( « essentiels ») versus les emplois non essentiels. Mais elle a surtout creusé un fossé entre les employés qui peuvent recourir au télétravail (41% de la force travail en 2020) et ceux dont les jobs ne sont pas « télétravaillables ».  

Dr Serge Allegrezza


[1] https://gouvernement.lu/fr/actualites/toutes_actualites/communiques/2021/09-septembre/20-lenert-sante-pour-tous.html

[2] Alfani, Guido. 2021. « Economic Inequality in Preindustrial Times: Europe and Beyond. » Journal of Economic Literature, 59 (1): 3-44.

[3] https://www.franceculture.fr/emissions/la-grande-table-idees/viendrons-nous-un-jour-a-bout-des-inegalites>

[4] Une histoire des inégalités. De l’Âge de pierre aux XXIème siècles. Walter Scheidl, préfacé par Louis Chauvel. Actes Sud. 2021

From → Uncategorized

Laissez un commentaire

Laisser un commentaire