Vivre-ensemble (ou séparés)?
Intervention au colloque « Freigeister » du Mudam
Vivre ensemble et multilinguisme. C’est le sujet qu’avaient assigné les curateurs du Mudam, à une brochette d’artistes rassemblés (physiquement) dans une des magnifiques salles du Musée, lors de la journée « Freigeister » du 2 avril 2021. Dans mon exposé je me suis efforcé d’explorer conceptuellement ce que je considère comme un mont-valise, fourre-tout. Comme à l’accoutumée, j’ai tenté d’éclairer l’épineuse problématique avec quelques éléments quantitatifs.
Parler de vivre-ensemble est burlesque en période de pandémie du COVID19, une grande partie des citoyens étant confinée ou plongée dans le télétravail, le vivre-ensemble est actuellement virtuel. Ne devrait-on pas parler plutôt de vivre-séparé, en raison de la distanciation sociale et des gestes barrière.
Comment aborder un sujet qui constitue une pétition de principe, une volonté politique, basée sur un consensus, un article de foi bien établi. Le vivre-ensemble fait partie du discours officiel depuis de décennies, encensant le tableau idyllique de concorde nationale que nous aimons peindre de ce pays de cocagne. Célébrer la diversité heureuse, grâce à la pratique épanouie des langues et un style de vie cosy pourrait suffire à notre bonheur. Or pour comprendre ce qui se cache derrière la carte postale, il faut commencer par lever le voile et nous demander si nous vivons vraiment ensembles…ou côte à côté, les uns séparés des autres. Quelle est la nature des liens que les personnes entretiennent entre elles, quel est l’intensité du maillage social et culturel que nous voulons ou pouvons promouvoir. Proximité ou promiscuité?
Le philosophe Laurent Bachler s’interroge sur ce que « vivre-ensemble » peut bien vouloir dire. Il visite trois auteurs : Tocqueville, pour qui ce serait la politesse, Sartre pour qui il faut parler de fraternité forgée dans la lutte par des personnes libres et, enfin, Nietzsche, pour qui le vivre ensemble est la créativité dyonisiaque. Trois niveaux d’intensité sur le gradient du vivre-ensemble. Lequel est le plus pertinent, le plus désirable dans notre cas? En choisissant l’éptaphe de « Freigeister » de Nietzsche, les organisateurs avouent leur préférence.
Le vivre-ensemble peut aussi se traduire par le concept cher aux sociologues et aux politologues : le multiculturalisme, qui a fini par supplanter celui d’intégration, car il suppose l’assimilation. L’assimilation pouvait s’envisager il y a une soixantaine d’anneés, lorsque les étrangers étaient moins nombreux et que la religion catholique imprégnait profondément la morale et les mœurs. L’assimilation est la volonté de se fondre complétement dans le moule de la grande majorité. Dans un pays aussi diversifié que le Grand-Duché, les étrangers, frontaliers et résidants, représentent l’écrasante majorité de la population active, ils conduisent l’économie du pays, ils préparent l’avenir, ils épaulent l’Etat. L’assimilation ne peut guère se décréter d’en haut. Hormis le parler luxembourgeois, symbole de ralliement nodal, il y a pénurie de signes qui pourraient servir d’étendard, de trait d’union général. Que metterions nous dans une telle liste: un style de vie, une maniètre d’être, une curiosité cosmopolite, le sens du commerce désintéressé …. ? Comment découvrir, comment assumer ce que nous sommes aux yeux d’autrui?
L’Histoire à la rescousse
L’histoire vraie ou fantasmée livre une foultitude d’événements et de personnages qui pourraient fonder l’imaginaire des origines. Sigefroid et Melusine sont les plus populaires. Mon ancêtre préféré est l’Homme de Loschbour, le premier Luxembourgeois ayant vécu vers 8000 avant notre ère. Il était basané, aux cheveux bruns et aux yeux bleus.
Il y a certainement eu des centurions romains, des hommes de lettre, des commerçants qui habitaient les villas après la conquête de la Gaulle par Jules César, mais nous semblons hélas manquer de parchemins de cette auguste époque. Le missionnaire Willibrord, débarqué d’Irlande et qui a fini archevêque d’Utrecht, est venu convertir les « païens » à la vraie religion au huitième siècle. Il a laissé nombre de vestiges architecturaux et de legs culturels qui lestent le patrimoine religieux du pays. Cependant, les symboles du catholicisme conquérant, sont-ils les plus aptes à fournir les symboles de ralliement du vivre-ensemble contemporain? L’Europe n’est plus chrétienne, ni même religieuse selon Olivier Roy. Pour offrir une assise large aux aspirations de rassemblement, autant promouvoir des symboles communs neutres au plan religieux, mais exigeants au niveau spirituel, philosophique et prônant l’humanisme universel.
Trouver des repères pour nourrir le récit national issu de l’histoire du Luxembourg est une gageure. Le Luxembourg a vécu successivement sous souveraineté bourguignonne, espagnole, française, autrichienne, hollandaise, il a été membre de Confédération germanique et du Zollverein.
Au Luxembourg, le sentiment national s’est forgé au cours du 19eme siècle, comme partout en Europe. Je ne me lasse pas de relire le fameux discours de M. Pauly tenu en 2014, à l’occasion du 175me anniversaire du Grand-Duché. Selon l’historien, la construction de l’Etat luxembourgeois a devancé la date de naissance du sentiment partagé d’appartenance à une destinée commune. La date de naissance de la souveraineté populaire ressentie ne coïnciderait pas nécessairement avec les grandes dates des traités fondateurs, imposés par les grandes puissances, celles de 1815 et de 1839. Ces sont plutôt la Première Guerre mondiale avec le référendum subséquent de 1919 voire les lois du travail des années trente qui ont diffusé l’attachement national de la population. La création de la Communauté Européenne après les terribles épreuves de la Deuxième Guerre mondiale ont probablement parachevé cette prise de conscience. Les faits de résistance et la souffrance infligée par l’occupant nazi ont fourni suffisamment de symboles évocateurs pour unifier la grande majorité des habitants. Mais dès les années cinquante, il était indispensable d’accueillir des vagues d’immigration, épaulées par les frontaliers….Après une période de déni et d’aveuglement nataliste, qui avait culminé dans le tristement célèbre Rapport Calot, du nom du célèbre démographe francais, engagé par le Gouvernement luxembourgeois, il fallait bien ripoliner le récit national étriqué. En effet, la globalisation financière et l’arrivée de nouvelles vagues de travailleurs en col blanc exigeaient un horizon plus large, pluriel.
Construire un récit?
Lors du colloque précité au Mudam, Magali Nachtergael, Professeure de littérature à l’Université de Bordeaux, a introduit la pensée du sémiologue Roland Barthes, célèbre pour ses Mythologies. En effet, le célèbre sémiologue a affirmé que l’on peut interpréter les objets comme des signes et débusquer, derrière ceux-ci, la signification cachée des choses. Ce filon a été exploité par les marqueteurs qui ont cru pouvoir manipuler les esprits grâce à une habile mise en scène du système de valeur régissant la société de consommation. Mais une telle machination ne fonctionne guère sur commande. D’ailleurs, le nationalisme a porté l’Etat national sur les fonts batismaux, en usant des signes pour constuire une mythologie, une « identité nationale », comme l’a montré Anne Marie Thisse.. L’identité d’une communauté n’est pas fixe, elle n’est pas ontologique, elle est corrompue par le temps qui passe, le brassage des gens et des idées. Nathalie Heinich, sociologue, a écrit un essai pénérant « Ce que n’est pas l’identité ». L’identité n’est pas une réalité, une substance immuable préexistante, mais ce n’est pas non plus une simple illusion, un artifice. C’est une représentation, largement partagée, de ce qu’est ou doit être un pays et qui joue un rôle important.
Peut-on construire un référent commun, une identité partagée? A la recherche de symboles communs pour un récit collectif, il faut citer cette expérience interéssante de création, en 2015, d’une marque nationale, d’un « nation branding » dont l’élaboration a été précédée de colloques, de groupes de travail, d’enquêtes d’opinion. Cette tentative de faire émerger les valeurs enfouies dans l’ esprit des résidants, de forger un horizon qui pourrait inspirer un vivre-ensemble renouvelé, a donné lieu à un slogan, un tantinet postiche: « fiabilité, dynamisme, ouverture ».
Hélas, cette expérience s’était heurtée au fameux referendum de 2015 sur l’accès des étrangers aux élections législatives. Ce referendum, qui devait ouvrir la voie à une nouvelle étape de l’intégration des étrangers sur le sol luxembourgeois, a déclenché un débat enfiévré, « identitaire », hélas mal préparé par les promoteurs de la majorité parlementaire. Le referendum s’est terminé par un échec cuisant pour les promoteurs du oui (20% contre 80%). Même si le STATEC avait calculé que la réforme aurait augmenté le corps électoral d’au plus un quart, les électeurs luxembourgeois ont rejeté cette proposition modérée à une très large majorité. Les électeurs auraient été plus représentatifs du peuple réel, plus jeunes, plus actifs,… En renvanche, il s’en suivit un relatif consensus parlementaire sur une ouverture plus large de l’accès à la nationalité.
La Nation: Gemeinschaft ou Gesellschaft?
Dans son fameux discours, Ernest Renan opposait l’approche française, celle de la Gesellschaft à l’approche allemande, celle de la Gemeinschaft. Contrat d’adhésion contre communauté. Volonté contre racines. « Une nation est une âme, un principe spirituel. Deux choses qui, à vrai dire, n’en font qu’une, constituent cette âme, ce principe spirituel. L’une est dans le passé, l’autre dans le présent. L’une est la possession en commun d’un riche legs de souvenirs ; l’autre est le consentement actuel, le désir de vivre ensemble, la volonté de continuer à faire valoir l’héritage qu’on a reçu indivis ». Cette opposition s’exprime dans le droit du sang et le droit du sol qui a imprégné le débat sur l’accès à la nationalité luxembourgeoise depuis le XIXeme siècle. Même si Renan, était un intellectuel ambigu sur certains points, j’aime bien cette métaphore du contrat et de la nation comme « plébiscite de tous les jours ».
Denis Scuto, professeur d’histoire à l’Université du Luxembourg, a consacré un ouvrage passionnant aux mutations de la loi sur l’accès à la nationatité en les replaçant dans les débats politiques et philosophiques de l’époque et dans le contexte économique et social. L’argumenation utilisée au fil des années est restée d’une actualité effarante. En revanche, la présence massive de non-Luxembourgeois, à l’origine de la prospérité du pays, ainsi que le succès de la loi sur la « double nationalité », ont radicalement changé la donne. Les statistiques démographiques du STATEC montrent clairement que plus de 16% des Luxembourgeois ont une, voire plusieurs nationalités. On comprendra facilement que si l’on retirait les Luxembourgeois avec nationalité plurielle, la part des nationaux serait déjà tombée nettement en-dessous de 50%!

L’acquisition de la nationalité est largement le fait des non-résidants qui font valoir leur droit àl’accès à la nationalité.

Le multiculturalisme célébré
Le multiculturalisme est la doctrine moderne qui sous-tend le vivre-ensemble contemporain. Comme l’explique la sociologue Milena Doytecheva dans son livre, le multiculturalisme est la reconnaissance équitable étendue non pas à quelques communautés historiques ou groupes particuliers mais à l’ensemble des individus. La diversité individualisée expliquerait l’engouement pour l’identité, manière de s’approprier personnellement et individuellement la culture, flattant ainsi l’idéal d’authenticité et d’épanouissement de chacun.
Le défi que pose le multiculturalisme, l' »égalité avec les différences », est la dialectique entre aspiration individuelle et appartenance au collectif. Comment faire que les deux tensions convergent vers un équilibre stable? Certains sont inquiets, ils voient dans la diversité le symptome d’un délitement, d’un déclin de l’Etat-nation menacé par des forces centrifuges.
Je préfère le concept de cohésion sociale que nous devons au sociologue Emile Durkheim. Selon Durkheim, une société développée pousse à la division sociale du travail de plus en plus profonde, cet éclatement doit être compensé par la solidarité entre les individus et une conscience collective. La cohésion sociale suppose une certaine intégration des individus, leur attachement au groupe et à un même ensemble de valeurs et règles de vie communes. Il me semble que ce concept est plus opérationnel du point de vue empirique. Il a pour ambition d’appréhender l’égalité des renvenus et des chances, la participation à la vie de la cité et la reconnaissance culturelle dans le but d’assurer la solidarité entre tous le membres, donner le sentiment de « faire société ».
La cohésion sociale est aussi le titre d’un rapport annuel du STATEC (Travail et cohésion sociale) qui traite justement d’inégalités de revenu, d’inactivité mais aussi de satisfaction avec la vie, d’usage des langues, de participation à la vie de la cité…. Une des implications de la cohésion sociale est que les inégalités ne soient pas trop marquées ou perçues comme injustes : revenu, patrimoine, opportunités professionnelles, dignité et reconnaissance. Le vivre-ensemble pourrait virer à l’émeute!
La célébration incantatoire de la diversité nous amène à penser qu’elle va de soi, mais rencontre t-elle véritablement l’adhésion de la majorité des citoyens et des citoyennes luxembourgeois? Nous avons malheureusement peu de travaux sur ce sujet épineux, iconoclaste. En effet, sous la bannière du multiculturalisme, ici comme ailleurs, sourd une kyrielle de tensions potentielles, déguisées. Les reproches à l’encontre d’un prétendu excès de la croissance économique (donc de l’emploi et des revenus) lors de élections législatives n’en est-elle pas une manifestation flagrante qui n’ose pas dire le vrai malaise : l’explosion démographique, la peur de l’aliénation, du « grand remplacement »? La croissance aura été une formidable aubaine de bien-êre matériel et une promesse d’ascension sociale phénoménale.
Malheureusement, je n’ai guère trouvé de travaux sur les attitudes face au multiculturalisme à la luxembourgeoise, à part un papier de Maria Storgianni et al. de l’Universtié de Luxembourg. Les chercheurs rapportent les résultats d’une enquête montrant que les Luxembourgeois, surtout mâles, ont des scores moins élevés sur l’échelle du multiculturalisme ! C’est le type de travaux qu’il faudrait approfondir si on veut appréhender la force et l’épaisseur de la culture plurielle dont se targue officiellement le pays. Certes les sondages d’opinion d’Eurobaromètre témoignent d’un degré élevé de soutien à l’idée européenne (80% pour). Dans un sondage spécial de 2017, 59% des résidants ont affirmé ne pas avoir de problème à côtoyer un voisin ou un collègue immigré venant d’un pays non communautaire. Il faut aussi mentionner les travaux de l’équipe du Professeur Poirier à l’Université de Luxembourg qui s’était interrogé très tôt sur la question identitaire dans un petit pays, problématique importée des pays voisins.La question mérite d’être approfondie.
Un indicateur du vivre ensemble est la mixité sociale qui peut se traduire par le mariage entre époux de nationalité luxembourgeois et étrangère. Le tableau permet de calculer que les mariages mixtes représentent circa 30% (256+368/2084) des mariages.
| Époux/Epouse | Epouse luxembourgeoise | Epouse étrangère | Total |
| Epoux luxembourgeois | 742 | 368 | 1110 |
| Epoux étranger | 256 | 718 | 974 |
| 998 | 1086 | 2084 |
Le multiculturalisme problématique
Le sociologue canadien Mathieu Bock-Côté, fait partie de ces intellectuels qui mènent une charge idéologique violente contre les idéaux du multiculturalisme, labellisés « religion politique » de la gauche et décriés comme éloge du « paradis diversitaire ». Les nouvelles droites, ces anti-Lumières impénitents, nient la richesse de la diverisité et pointent la fragmenation excessive de la nation, armant au passage le populisme montant. Ce sont les mêmes qui s’en prennent à la mondialisation, à l’Union européenne, à l’euro, aux migrants, aux musulmans, aux homosexuels, etc.
Le débat à la Chambre des Députés sur l’ intégration du 29 janvier 2021 a montré que la grande majorité des partis plaident pour un véritable vivre-ensemble, accueillant et généreux. Espérons que l’exécutif profitera de l’occasion pour reprendre le projet d’un « nation building » dont l’envol avait été quelque peu freiné. Dommage que le débat public ait eu lieu uniquement en langue luxembourgeoise, un documentaire en plusieurs langues aurait mérité d’être diffusé, tous les orateurs – de la majorité comme de l’opposition- s’étaient distingués par une prestation remarquable. Certains se sont même exprimé contre le « communautarisme », expression inédite dans le débat luxembourgeois. Cependant les médias abusent régulièorement de ce terme « communauté » (portugaise, par exemple). Avons nous des communautés, des revendications communautaristes? Que nenni! Gardons-nous d’importer chez nous les joutes politiques de nos voisins.
Les langues sont une des clés du vivre-ensemble. Le plurilinguisme permet de communiquer aisément et de faire tenir la diverisité. Il faut rendre grâce au professeur F.Felhen qui a été un pionnier dans l’exploration empirique de l’usage des langues parlées au Luxembourg. Il il y a maintentant un florilège d’ études, basées sur des enquêtes récentes, qui éclairent l’usage des langues et les caractéristiques des locuteurs. Le STATEC a apporté sa pierre en explorant cette problématique dans le Recensement Général de la population de 2011 et dans plusieurs enquêtes officielles. Les études attestent d’un multilinguisme puissant à l’échelle du pays, mais hétérogène selon les nationalités, elles attestent aussi de la vitalité de la langue luxembourgeoise. La langue luxembourgeoise domine à la maison, elles est très présente au travail. Le francais et l’anglais sont les langues du business (cf graphique). Le multilinguisme individuel, la maîtrise de plusieurs langues par une personne, est le faut d’un groupe pivot, composé surtout de Luxembourgeois, qui se retrouve au centre d’un tissu dont il peut assurer la cohésion.

Cohésion sociale malmenée ?
La cohésion souffre aussi de discriminations, d’atteintes à la dignité des personnes. Ainsi, un cinquième des résidants a-t- été victime de harcèlements racistes au cours des dernières trois années, en cause : la nationalité, le genre et les compétences linguistiques. Le rapport du Centre d’égalité des traitements renvoie une image assez peu flatteuse du vivre-ensemble. Il en va de même de l’étude sur le traitement des noirs en Eurpe, réalisée par la Fundamental Rights Agency (FRA). Le classement a défrayé la chronique grand-ducale provoquant cris d’indignation et moues de réprobation. Si ces indicateurs devaient se confirmer, cela ferait tache!

Autre fracture: la population active est composée à 73% de frontaliers,venant surtout de Lorraine, et de résidents non luxembourgeois. De plus, les 27% de citoyens luxembourgeois actifs, une minorité qui s’ignore, sont occupés à moitié dans le secteur public. L’emploi est en feuille d’échalotte, des frontaliers, des résidants non luxembourgeois et finalement les citoyens luxembourgeois.
Les inégalités salariales sont tout autant des scarifications de la cohésion sociale qui portent ombrage à un vivre-ensemble socialement équitable. Une étude récente du STATEC sur la structure des salaires montre dans les déterminants des niveaux de rémunération, une hiérarchie des salaires très claire: prime en faveur des ressortissants de nationalité luembourgeoise, moindre pour les résidants non luxembourgeois et, enfin, défavorable aux frontaliers, ceteris paribus. Le secteur, la taille de l’entreprise, le niveau d’éducation, le genre… pèsent également sur le niveau de la rémunération. Toutes les différences de salaire ne sont pas nécessairement des discriminations injustes. Pour être complet, il faut tenir compte de l’effet redistributif de l’Etat providence via l’impôt et les transferts sociaux. Le Luxembourg n’est pas un pays très égalitaire, il se contente de naviguer près de la moyenne européenne. Un constat établi régulièrment par le STATEC dans son fameux rapport précité Travail et Cohésion Sociale qui parait depuis 15 ans
La participation aux consultations électorales sont une excellent point d’entrée dans la gestion de la chose commune pour les résidants et les citoyens. Cependant, malgré un effort de communication considérable, l’inscription sur les listes électorales reste modeste comme le documente une étude du Cefis (Centre d’étude et de formation interculturelles et sociales) de 2018: 23% des résidents étrangers de 134 nationalités ont manifesté leur intérêt pour la poltique communale. C’est plus qu’en 2011 (17%) mais cela reste tout de même décevant!
L’analyse d’un sondage de sortie des urnes a montré que le résultat du referendum de 2015 sur le droit de vote des étrangers réalisée par Philippe Poirier et son équipe, les facteurs explicatifs étaient politiques et idéologiques et non pas socio-économiques. En effet, plus les électeurs étaient séduits par protectionnisme de l’emploi, plus ils étaient indifférents au déficit démocratique, plus ils rejetaient la coalition au pouvoir, plus ils étaient enclins à voter non au referendum.
Enfin, dernier coup de canif à la cohésion sociale: l’inégalité des opportunités scolaires. A chaque édition de l’étude PISA de l’OCDE , c’etait la déprime nationale en raison du classement insatisfaisant (derrière nos voisins!) des élèves du secondaire dans plusieurs disciplines. Comme je l’avais écrit dans mon blog sur PISA, confirmé par le séminaire du STATEC avec le Professeur Antoine Fischbach, le patron du LUCET, le véritable scandale n’est pas que la proportion des élèves surdoués soit moindre au Luxembourg, comparée à la Finlande ou à Singapour, mais que le poids des facteurs socio-économiques, le milieu familial d’origine, soit aussi extravagant. Pourtant, régulièrement, c’est la diversité linguistique qui est mise au pilori pour « expliquer » la médiocre performance du système éducatif. L’école est le parangon de la réproduction de classe, c’est l’angle aveugle de la cohésion sociale.
Changer de mythe
Pour penser le vivre-ensemble il faut commencer par changer le cadre de référence. Une piste très fructueuse est livrée par Maurizio Bettini, professeur de philologie classique. Il nous invite à changer de perspective. La vue traditionnelle est verticale, arboricole, elle suppose que le vivre-ensemble ne peut tirer sa force que de racines qui plongent dans la terre nourricière ancestrale, alimentant un tronc et des feuillages dont nous ne serions qu’une brindille. Une telle approche (« Luxembourgeois de souche »), ne permet que l’acculturation, la dissolution de l’altérité et donc l’exclusion. Je préfère de loin la tradition horizontale, aquatique, dont parle avec éloquence M. Bettini. Le vivre-ensemble serait, au contraire, à l’image des rivières qui aboutissent à des fleuves qui se jettent dans la mer. Un flux continu, tourbillonnant, un mélange qui se renouvelle sans fin. Je préfère aussi le mythe fondateur de Rome – contre celui des autochtones grecs, littéralement engendrés par la terre- la cité née de la poignée de terre qu’ont apportée les peuples environnants et qu’ils ont déposée dans la fosse commune. Ce sont les hommes qui construisent la terre! Tout commence par un mythe fondateur. Encore faut-il choisir le plus fécond, le plus parlant. Une idée pour les artistes, romanciers, réalisateurs?
Nation building
Ma proposition: refaire l’exercice « Nation Branding ». Instruits du résultat du referendum de 2015, débarrassés du besoin de trouver un slogan racoleur en faveur du commerce extérieur, il est possible de reprendre le fil du débat là il avait été interrompu. Il y a urgence : selon les projections du STATEC, en 2060, le Luxembourg frôlera voire dépassera le million d’habitants. Scénario monégasque? Cimenter le vivre-ensemble deviendra vite un impératif. En effet, la cohésion sociale est le socle du modèle de développement durable et harmonieux du Luxembourg.
Prenons le temps de faire des études approfondies sur la qualité du vivre-ensemble actuel et désiré, sur la force de la cohésion recherchée, sur les images fédératrices, reflet de valeurs robustes. Prenons le temps de débattre. Pourquoi ne pas consulter des intellectuels, chercheurs, experts cités ci-dessus pour lancer un projet motivant de « nation building »? Le vivre-ensemble ne peut se résumer à la maestria de la nouvelle grammaire de la langue luxembourgeoise. Simpliste! La langue est un véhicule, un moyen de communication. Or, ce qui importe, c’est le contenu qu’elle permet d’échanger et d’exprimer. Tolérance, fraternité, progrès, justice, science … peuvent se décliner en de nombreuses langues.