PISA : l’éducation luxembourgeoise plurilingue meilleure que sa réputation médiatique ! Une réhabilitation
Le défaitisme honteux affiché lors de la conférence de presse présentant les derniers résultats de l’enquête PISA m’a personnellement outré. Comme d’habitude, à la fin c’est la faute au tropisme local : les étrangers et ce satané plurilinguisme !
Un regard plus aigu sur les données aurait permis de se rendre compte que notre système éducatif est meilleur que la piteuse réputation que l’on essaie de lui faire depuis quelques années!
Heureusement, les rapports PISA sont remarquablement bien faits et, pour peu qu’on s’y intéresse, on peut facilement accéder à une palanquée de tableaux et d’analyses sur le site de l’OCDE et se faire sa propre idée.
Les éditions de 2015 et 2018 du « Nationaler Bildungsbericht » dévoilent une foule de résultats de recherche intéressants exploitant les données PISA pour le cas luxembourgeois. Peu connus apparemment.
Fort opportunément, le professeur Antoine Fischbach (LUCET), dans une interview accordée à Science.lu a démystifié le soi-disant handicap des langues, présenté comme obstacle rédhibitoire, alors que les langues sont un outil qui ouvre l’esprit et élargit la culture.
C’est aussi l’avis de Pascale Engel de Abreu qui écrit dans le Bildungsbericht de 2018 sur le multilinguisme des enfants : « La capacité évolutive du cerveau est particulièrement élevée chez les jeunes enfants, et elle explique en partie pourquoi les petits enfants peuvent apprendre apparemment sans difficulté différentes langues. Le cerveau reste cependant capable de s’adapter jusqu’à un âge avance. Il n’est par conséquent jamais trop tard pour apprendre une nouvelle langue…Des recherches récentes montrent que des enfants multilingues obtiennent de meilleurs résultats dans certaines taches cognitives que les enfants qui ne parlent qu’une langue. ».
Non pas barrière, mais avantage !
Nos lycéens ne sont pas plus bêtes que la moyenne
Nos chers lycéens seraient-ils moins futés que leurs homologues des autres pays de l’OCDE? Que nenni ! En fait, les lycées grand-ducaux comptent leur contingent de bûcheurs qui atteignent les meilleurs scores internationaux. En lecture, il y a 14,4% des jeunes de haut niveau. Chapeau ! L’ennui est qu’il y a 15,7% de cracks dans l’ensemble de l’OCDE (19% en Allemagne, 15,9 % en France et 19,4% en Belgique).
Au bout de la distribution des points nous avons 17,4% d’élèves alors que l’ensemble de l’OCDE n’en compte que 13,4% en bout de peloton. Il faudrait donc moins d’élèves en bas de l’échelle et plus de surdoués ! Nos voisins, que nous toisons avec notre morgue habituelle, obtiennent de meilleurs résultats, ils sont au-dessus de la moyenne de l’OCDE (de 6 à 11 points) mais surtout ils arrivent à avoir une distribution des résultats scolaires plus favorable : plus d’excellence et moins de retardataires. Nous sommes très éloignés des premiers de la classe comme la Chine ou l’Estonie. La faute serait, comme on nous le rabâche en permanence, l’immigration. Or, c’est une interprétation biaisée, paresseuse, politicienne, qui fait fi de l’analyse empirique disponible.
L’enseignement plurilingue luxembourgeois au-dessus de la moyenne OCDE!
Certes le Luxembourg est singulier, il compte plus de la moitié d’élèves non nationaux.
Pourtant, il y a 21% des élèves étrangers qui font partie de la catégorie la plus performante ce qui est très appréciable par rapport à la moyenne de l’OCDE qui n’en compte que 17%.
Malgré la forte présence des élèves étrangers, le système scolaire réussit à réduire l’écart entre élèves nationaux et étrangers ! En effet, en contrôlant statistiquement la situation socio-économique des parents, on peut rendre comparable des situations d’immigration très différentes par pays. Que constate-t-on : la réduction des écarts entre immigrés et natifs, à caractéristiques égales, est plus efficace au Luxembourg que celle obtenue par nos voisins allemands (22,2%) et Belges (18%) et se rapproche de l’effort français de réduction des inégalités (14,3%). Cette prouesse de notre système éducatif s’opère malgré la présence d’élèves non luxembourgeois deux fois plus forte qu’en Allemagne et qu’en Belgique, voire quatre fois plus forte qu’en France.
L’argument des étrangers sert de paravent commode et captieux pour détourner le regard d’autres problèmes structurels. De plus, il y a des pays qui ont des niveaux élevés de non nationaux et qui s’en sortent mieux que les nationaux : Macao (56,8 d’étrangers), Hong Kong (37,9% d’étrangers), le Canada (35% d’étrangers). A l’inverse, certains pays classés en tête du palmarès, comme la Finlande, l’Estonie, la Corée ou la Suisse enregistrent des taux de discrimination vis-à vis des élèves immigrés bien plus élevés que chez nous.
Si on ajoute à cela que l’égalité des genres est quasiment respectée au Luxembourg, on a des raisons de pavoiser au lieu de se morfondre honteusement. Les filles lisent mieux que les garçons (comme dans le reste de l’OCDE), l’écart entre filles et garçons en maths et en sciences est faible par rapport à la moyenne de l’OCDE. Cette autre prouesse n’a que modérément été soulignée, on devrait au contraire s’en féliciter.
Une école de classe
Ines Kurschrat dans un article du Land a critiqué de manière véhémente la discrimination des élèves issus de la classe ouvrière. Il est vrai que cette injustice ne suscite plus guère d’indignation, comme ce fut le cas dans les années quatre-vingt lorsque le Luxembourg fut confronté avec les premières études MAGRIP révélant l’iniquité du système scolaire. En effet, 8 % des élèves venant des milieux défavorisés font partie des plus performants (11% dans l’OCDE). Plusieurs études utilisant des analyses multivariées des performances, tenant compte des origines socio-économiques et de la nationalité, ont montré que l’effet « classe » domine l’effet « immigration ». Le plus grand défi est donc celui des origines socio-économiques et de la mobilité sociale : comment échapper au poids du destin, écrit dès la naissance, comment briser la loi du « tel père, tel fils » ?
La surdétermination de la classe sociale est visible dans tous les pays, mais plus encore au Luxembourg.
Réaffirmer la discipline, motiver par l’exemple !
L’étude PISA montre aussi que les élèves qui se plaignent de ne pouvoir suivre les cours de langue en raison de bruit est particulièrement grave au Luxembourg. Nous perdons 45 points en lecture, ceteris paribus, en raison de ce laisser-aller. Rien que le respect de la discipline devrait donc permettre de remonter très sérieusement la pente ! La discipline est un sujet délicat, tabou. Les enseignants et la direction des établissements, sont enserrés dans un corset de règles très strictes.
L’école est démunie par rapport à la génération d’élèves IPhone qui charrie de nouvelles mœurs sociales et caresse de nouvelles attentes. Ces dernières découlent de leur éducation familiale, du capital culturel qui leur a été transmis, des ambitions personnelles coutumières de leur milieu. Or l’étude PISA montre que seulement 30% des élèves les plus performants veulent suivre des études tertiaires, moins que la moyenne de l’OCDE et que nos voisins géographiques. Pourquoi ce manque d’ambition ? Remonter la pente sur l’échelle PISA est donc un effort de l’école, certes, mais aussi des parents, de la famille qui doivent éduquer par l’exemple, communiquer l’ambition de s’élever par la science et la culture. Personne n’ose en parler.
Petite poucette…addictive ?
L’ouvrage « Petite poucette » de Michel Serres, philosophe et académicien, a eu un écho retentissant, il y plaide affectueusement l’indulgence pour les jeunes qui sont happés par la révolution du savoir. Ce dernier se trouve désormais à la portée de leur pouce, connecté en permanence à internet. Les profs ne sont plus guère indispensables, pense le vieux sage, car les jeunes ont accès à tout le savoir du monde incessamment. Or, derrière cette vision idyllique, l’observation montre des enseignants désarçonnés, luttant désespérément pour capter quelques minutes de l’attention d’élèves en proie à une forte « addiction aux écrans ». La « nomophobie » (no mobile phobia), qui se traduit par le manque de sommeil et des troubles de concentration peut vite dégénérer en pathologie. En effet, « un usage trop exclusif d’internet peut créer une pensée de zapping, trop rapide, superficielle et excessivement fluide, appauvrissant la mémoire et la capacité de synthèse personnelle et d’interiorité » comme le montre un rapport de l’Académie des sciences en France, publié en 2019 (cf Bach, Houdé, Léna, Tisseron). Il n’est pas possible que cette addiction, plus ou moins forte, n’ait pas d’effets délétères sur les performances scolaires, donc sur PISA. D’autres pays/écoles ont d’autres approches plus strictes concernant la nomophobie. Quid du comportement et de la responsabilité des parents ? La question est négligée, probablement parce qu’elle touche au cœur de la relation éducative difficile entre parents et enfants ou adolescents.
Heureusement, certains établissements luttent vaillamment contre l’addiction aux écrans ! Gageons que les écoles qui régulent l’usage excessif des smartphones, ici et dans les pays de l’OCDE, obtiennent de meilleurs résultats aux tests PISA. Un sujet d’étude en plus.
Eclairer, expliquer, agir
Les études PISA ont initié une riche activité de recherche empirique dont l’Université de Luxembourg s’est emparée. Il faut espérer que les études économétriques longitudinales combinant les caractéristiques des élèves, des classes et des établissements soient conduites. Les quelques résultats dont nous disposons actuellement, tout comme les analyses publiées dans les « Bildungsberichte » ne révèlent qu’une petite partie de la richesse que renferme la base de données PISA, beaucoup de sujets méritent d’être explorés et comparés avec d’autres pays. Que d’enseignements à en tirer ! Par exemple, on aimerait savoir si au Luxembourg il y a un « effet Flynn inversé ». James Flynn avait démontré que le QI avait augmenté de trois points par décennie depuis la Deuxième Guerre mondiale, cette tendance s’est ensuite inversée dans plusieurs pays, y compris chez nos voisins.
Les analyses suggèrent aussi que les politiques publiques d’éducation successives n’ont pas réussi à démocratiser la réussite scolaire, que d’espoirs déçus et de rêves brisés pour une société plus égalitaire, plus juste. Faut-il renoncer à réformer pour autant ?
Après tout, le score moyen du Luxembourg n’est que de 17 points en-dessous de la moyenne de l’Ocde, soit 3,5% ! C’est faisable en poussant plus d’élèves à exceller, à se distinguer et en aidant ceux qui collent en bas du classement à se dépasser. On peut y arriver si les parents et les enseignants les stimulent.
On peut lire le rapport OCDE sur la page dédiée à PISA complet ici.